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  "text": "« Elle a essayé de te parler ? demanda Jane. Cette journaliste qui interviewe tout le monde ? »\nTom et Jane se tenaient sur la promenade devant le Blue Blues. C’était une belle matinée d’hiver. Installée à une table près de la paroi vitrée, munie d’un unique écouteur, une femme transcrivait sur son ordinateur portable les enregistrements de son dictaphone. Elle semblait très concentrée.\n« Sarah ? Ouais. Je me contente de lui offrir des muffins et de lui répéter que je n’ai rien à dire. J’espère qu’elle parlera de mes pâtisseries dans son papier !\n– Elle recueille des témoignages depuis le lendemain de la soirée quiz. Ed pense qu’elle cherche à signer avec un éditeur. Apparemment, même Bonnie lui a parlé avant d’être inculpée. Elle doit en avoir des tartines, pour pouvoir faire un livre. »\nTom salua la journaliste d’un geste de la main. Elle leva sa tasse de café dans sa direction en hochant la tête.\n« On y va, Jane ? »\nIls se dirigèrent vers le promontoire où ils avaient prévu de déjeuner avant le service de midi. Jane, qui n’avait plus le bras en écharpe depuis la veille, était autorisée à reprendre une activité physique douce.\n« Tu es sûr que Maggie peut s’occuper du bar toute seule ? » La Maggie en question, qui travaillait à temps partiel au Blue Blues, était l’unique employée de Tom.\n« Oui. Son café est meilleur que le mien.\n– Mais non, le tien est inégalable ! »\nIls montèrent les marches où Jane et Celeste avaient l’habitude de se retrouver pour leurs promenades quotidiennes. Jane revit son amie la rejoindre à la hâte, tellement préoccupée d’être de nouveau en retard qu’elle ne s’était pas rendu compte qu’un joggeur d’environ cinquante ans avait manqué de rentrer dans un arbre en essayant de la regarder de plus près.\nElle avait à peine vu Celeste depuis les obsèques.\nLes obsèques. Le pire, ç’avait été de voir ces deux blondinets dans leur chemise de soirée blanche et leur pantalon noir, la raie sur le côté, la mine grave. Et le moment où Max avait posé la lettre qu’il avait écrite à son père sur le cercueil. « Papa » griffonné d’une main maladroite avec un dessin représentant deux bonshommes.\nLes parents de la classe de petite section, qui hésitaient à laisser leurs enfants assister à l’enterrement, avaient reçu le soutien de l’école grâce à un e-mail contenant des liens utiles vers des articles écrits par des spécialistes.\nCeux qui avaient choisi de mettre leurs chers petits à l’abri d’une telle expérience tablaient sur le fait que les enfants qui n’auraient pas cette chance feraient des cauchemars et seraient traumatisés à vie – suffisamment en tout cas pour que leurs résultats d’examen au lycée s’en ressentent. Les autres espéraient que cette expérience serait une leçon précieuse pour leurs bambins, une leçon sur le cycle de la vie, l’importance d’épauler leurs amis dans la détresse. Elle les rendrait plus « résistants », plus à même de se tenir à l’écart des conduites à risque à l’adolescence.\nJane avait laissé Ziggy venir, non seulement parce qu’il en avait émis le souhait, mais aussi parce qu’on enterrait son père – ce qu’il ignorait – et que ce genre d’occasion ne se présente qu’une fois.\nLui avouerait-elle un jour ? Tu te souviens de ton premier enterrement, quand tu étais petit ? Mais il essaierait d’en faire un événement signifiant. Il chercherait quelque chose qui n’existait pas. Jane le comprenait enfin. Elle venait de passer les cinq dernières années à chercher en vain du sens à un acte d’infidélité brutal au cours d’une nuit d’ivresse quand en réalité il n’y en avait pas.\nDans l’église, la famille de Perry au grand complet, accablée de douleur. Sa sœur (la tante de Ziggy, avait songé Jane en s’asseyant au fond avec les parents pour qui Perry demeurait un étranger) avait monté un petit film commémoratif.\nGrâce au montage, digne d’un professionnel, l’existence de Perry semblait plus gaie, plus riche, plus importante que celle des gens réunis en son honneur, même s’ils étaient encore en vie. Des photographies haute résolution montrèrent Perry à tous les âges : le bébé potelé aux cheveux blonds, l’écolier grassouillet, l’adolescent devenu beau d’un coup de baguette magique, le superbe marié embrassant sa magnifique épouse, le jeune père portant fièrement ses deux fils dans les bras. Puis des vidéos : Perry qui danse le rap avec les jumeaux, qui souffle des bougies, qui skie avec Max et Josh entre les jambes.\nLa bande sonore était magnifique, parfaitement synchronisée, si bien qu’à la fin de la projection, même ceux qui connaissaient à peine Perry étaient émus aux larmes. Un homme avait même applaudi malgré lui.\nDepuis, Jane ne cessait de repenser à ce film, preuve irréfutable que Perry était quelqu’un de bien. Un bon mari et un bon père. Les souvenirs qu’elle gardait de lui dans la chambre d’hôtel et sur le balcon – la violence désinvolte avec laquelle il avait traité Celeste – ne semblaient ni vraisemblables ni convaincants. L’homme qui tenait les deux garçons sur ses genoux en riant sur les images au ralenti ne pouvait pas s’être conduit comme ça.\nSe forcer à se rappeler ce qu’elle savait vraiment sur Perry paraissait dénué de sens, futile, presque malveillant. N’était-ce pas plus convenable de se souvenir de ce film ?\nPendant les obsèques, Celeste n’avait pas pleuré. Elle avait les yeux gonflés et injectés de sang mais Jane avait l’impression qu’elle serrait les dents en attendant qu’une douleur épouvantable passe. Le seul moment où elle avait failli craquer, c’était devant l’église alors qu’elle réconfortait un homme séduisant et grand qui tenait à peine debout tellement son chagrin le minait.\nJane avait cru entendre Celeste l’appeler Saxon en lui prenant le bras, mais peut-être que son imagination lui jouait des tours.\n« Et toi, tu vas lui parler ? demanda Tom en arrivant en haut de l’escalier.\n– À Celeste ? » fit Jane. Les deux femmes n’avaient pas pu échanger, ou du moins, pas vraiment. Celeste avait sa mère à la maison pour s’occuper des garçons et sa belle-famille lui demandait beaucoup de temps. Jane avait le sentiment qu’elles n’arriveraient jamais à parler de Perry. D’un côté, il y avait beaucoup trop à dire, de l’autre, rien du tout. D’après Madeline, Celeste allait emménager dans un appartement à McMahons Point. La magnifique demeure de Pirriwee cherchait acquéreur.\n« Mais non, enfin. À cette journaliste.\n– Oh, mon Dieu, non. J’ai réussi à l’éviter jusque-là, et je compte bien continuer ainsi. Ed m’a conseillé de faire comme avec les démarcheurs téléphoniques quand elle appelle : refuser poliment, fermement et vite raccrocher. Il dit que bizarrement, les gens ont tendance à croire qu’ils sont obligés de répondre aux journalistes, alors qu’en fait, pas du tout. Ce n’est pas comme avec la police. »\nElle n’avait aucune envie de s’entretenir avec cette Sarah. Trop de secrets. Rien que de repenser à son entrevue avec l’inspecteur dans sa chambre d’hôpital l’oppressait affreusement. Heureusement que Bonnie avait décidé d’avouer.\n« Jane, ça va ? » Tom s’arrêta et posa la main sur son bras. « Je ne marche pas trop vite ?\n– Ça va ! Mais j’ai été en meilleure condition physique que ça.\n– On va y remédier ! Tu seras bientôt prête pour les Jeux olympiques.\n– Moque-toi ! » fit-elle en lui envoyant un petit coup de coude.\nCaché derrière ses lunettes noires, Tom lui sourit.\nJane avait franchement du mal à définir leurs rapports. Leur belle amitié s’approchait-elle davantage d’une relation frère-sœur ? Ou se contentaient-ils de se faire du charme tout en sachant qu’ils n’iraient jamais plus loin ? Telle une parfaite fleur à peine éclose, l’attirance qu’ils avaient ressentie à la soirée quiz avait besoin de soins et de tendresse, ou au moins d’un premier baiser enivré contre un mur sur le parking de l’école. Mais les événements en avaient décidé autrement. Leur jeune fleur avait été piétinée par un énorme brodequin noir. Coup sur coup, un mort, du sang, des os brisés, la police et une histoire, celle du père de Ziggy, qui demeurait secrète. Ils n’arrivaient manifestement pas à retrouver le fil. Ils n’avaient plus le rythme.\nLa semaine précédente, ils étaient allés au cinéma avant de dîner au restaurant. Un rendez-vous galant, en somme. La soirée avait été très agréable. Ils s’entendaient déjà si bien, à force de papoter lorsqu’elle venait travailler au Blue Blues. Mais il ne s’était rien passé. Rien de rien.\nÀ croire qu’ils étaient faits pour être amis. Ce n’était pas dramatique, mais quand même un peu décevant. Jane se consolait en se disant qu’on pouvait être amis pour la vie. Les statistiques concernant les relations amoureuses étaient loin d’être aussi optimistes.\nCe matin, elle avait reçu un nouveau texto de l’ami de sa cousine. Il demandait si elle était finalement partante pour boire un verre. Elle avait accepté.\nTom et Jane s’assirent sur le banc décoré d’une plaque dédiée à un certain Victor Berg, inconditionnel des promenades sur ce promontoire. Ceux que nous chérissons ne meurent jamais, ils nous accompagnent chaque jour. Jane pensait systématiquement à Poppy, né la même année que ce Victor.\n« Comment va Ziggy ? demanda Tom en déballant leurs sandwiches.\n– Bien, répondit Jane, contemplant le bleu de l’océan qui s’étendait devant eux. Très bien. »\nZiggy s’était fait un nouveau copain à l’école, le petit Lucas qui venait de rentrer en Australie après un séjour de deux ans à Singapour. Ils étaient devenus inséparables en un rien de temps. Les parents du garçon, âgés d’une quarantaine d’années, avaient invité Jane à dîner et voulaient lui présenter l’oncle de Lucas.\nTout à coup, Tom posa la main sur le bras de Jane. « Oh là là !\n– Quoi ? » Il regardait droit devant lui, comme s’il avait aperçu quelque chose.\n« Je crois que je reçois un message. » Un doigt sur la tempe, il poursuivit : « Oui ! C’est bien ça ! Un message de Victor !\n– Victor ?\n– Ben, Victor, enfin ! Victor Berg, inconditionnel des promenades sur ce promontoire ! Vic, mon pote, je t’écoute !\n– Pfff, idiot, va ! »\nTom se tourna vers elle. « Vic dit que si je n’embrasse pas cette fille sur-le-champ, je suis le dernier des imbéciles.\n– Oh ! » Jane sentit naître au creux de son ventre une immense joie. Victoire ! Ses poils se dressèrent sur ses avant-bras. Elle avait essayé de se consoler à coups de petits mensonges. Évidemment qu’elle avait été déçue qu’il ne se passe rien. Tellement, tellement déçue. « Ah bon ? C’est ce qu’il te… »\nMais déjà Tom l’embrassait, une main caressant sa joue, l’autre la débarrassant de son sandwich. Il s’avérait qu’en fin de compte leur petite fleur avait tenu bon et qu’un premier baiser pouvait se passer d’alcool et de recoin obscur. Un premier baiser pouvait avoir lieu au grand air, avec les rayons du soleil qui vous lèchent le visage malgré la fraîcheur matinale, et le sentiment d’être dans une bulle où tout est sincère et réel. Heureusement, elle n’avait pas de chewing-gum dans la bouche. Elle l’aurait avalé vite fait bien fait mais elle ne se serait peut-être pas rendu compte que Tom avait exactement le goût qu’elle avait toujours imaginé : un mélange de cannelle, de café et d’océan.\n« Je croyais que nous étions faits pour être amis », dit Jane.\nTom écarta une mèche de cheveux de son front et la coinça derrière son oreille.\n« J’ai assez d’amis comme ça. »",
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