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  "text": "INSPECTEUR ADRIAN QUINLAN : Nous visionnons toutes les séquences de télésurveillance disponibles, les photos ou vidéos des téléphones portables. Nous attendons le rapport médico-légal que nous ne manquerons pas d’étudier avec la plus grande attention. Pour l’heure, nous procédons à l’interrogatoire des cent trente-deux parents présents à la soirée. Soyez certains que nous ferons toute la lumière sur ce qui s’est passé la nuit dernière ; je les inculperai tous s’il le faut.\n*\n« Je crois que j’en suis incapable », chuchota Ed en regardant nerveusement par-dessus son épaule quand bien même Madeline bénéficiait d’une chambre d’hôpital particulière. À le voir, on aurait dit qu’il avait le mal de mer.\n« Je ne te demande rien, répondit Madeline. Si tu veux le dire, ne te gêne pas.\n– Le dire. Nom d’un chien, fit Ed en levant les yeux au ciel. On ne parle pas de rapporter à la maîtresse, là. On parle d’enfreindre la loi. De mentir sous… Ça va ? Tu as mal ? »\nMadeline ferma les yeux, grimaçant de douleur. La malheureuse souffrait d’une fracture de la cheville, bilan d’autant plus désastreux de la collision avec les deux pères qu’il s’agissait de sa bonne cheville. Elle n’avait rien vu venir, et puis tout à coup, une de ses jambes avait glissé au ralenti derrière l’autre, comme si elle esquissait un pas de danse sophistiqué. Elle avait dû rester allongée sur le balcon à souffrir comme une damnée pendant ce qui lui avait semblé une éternité, avec Celeste qui poussait cet abominable hurlement sans fin, Bonnie qui sanglotait, Nathan qui jurait, Jane qui gisait sur le sol le visage couvert de sang et Renata qui réprimandait vertement les deux lutteurs. « Grandissez, nom de Dieu ! »\nMadeline devait passer sur la table d’opération dans l’après-midi. Elle porterait un plâtre pendant quatre à six semaines, puis rééducation. On ne la verrait pas de sitôt perchée sur des talons aiguilles.\nElle n’était pas la seule à avoir échoué à l’hôpital. D’après ce qu’elle avait compris, on dénombrait ce matin trois fractures – une cheville (Madeline), une clavicule (Jane), un nez (Geoff, qui ne payait pas cher sa liaison avec la nounou) –, trois côtes fêlées (Graeme, qui avait également couché avec la demoiselle), trois coquards, deux vilaines entailles qui avaient nécessité des points de suture, quatre-vingt-quatorze maux de tête et…\nUn mort.\nLes images de la veille tournoyèrent en une cavalcade impétueuse dans la tête de Madeline. Jane, avec son rouge à lèvres carmin, se tenant devant Perry : « Vous aviez dit vous appeler Saxon Banks. » Madeline s’était d’abord dit qu’elle confondait les deux hommes – ils devaient se ressembler. Mais la phrase de Perry, « Ça ne voulait rien dire pour moi », n’avait laissé aucune place à l’ambiguïté. L’expression sur le visage de Celeste après que son mari l’avait frappée. Pas la moindre surprise. De la honte, point.\nComment une chose pareille avait-elle pu lui échapper ? Il fallait être une amie particulièrement sotte et égocentrique. Le fait que Celeste n’exhibe ni coquard ni lèvre fendue n’excluait pas l’existence de signes. Encore aurait-il fallu qu’elle veuille bien les voir. Son amie avait-elle seulement essayé de s’en ouvrir à elle ? Si c’était le cas, Madeline ne lui en avait probablement pas laissé l’occasion, à parler sans arrêt de crème antirides et autres frivolités. Elle lui avait peut-être même coupé la parole ! Une manie qui lui valait les remontrances permanentes de son mari. « Tu permets que je finisse ? » disait-il en levant la main. Juste trois petits mots – Perry me bat – qui nécessitaient trois petites secondes. Mais Madeline ne les avait jamais accordées à Celeste. Elle avait tant à dire sur tout : de l’attitude du coordinateur de football des moins de sept ans auquel elle vouait une haine farouche jusqu’au désarroi dans lequel les relations qu’Abigail entretenait avec son père la plongeaient.\n« Elle nous a apporté des lasagnes végétariennes aujourd’hui, annonça Ed.\n– Qui ? demanda Madeline que le regret rendait nauséeuse.\n– Bonnie, bon sang ! Bonnie ! La femme qu’apparemment nous protégeons. Bizarrement, elle était tout à fait normale, comme si rien ne s’était passé. Elle est complètement cinglée. Elle a déjà parlé avec une “journaliste très agréable qui s’appelle Sarah” ce matin, Dieu seul sait ce qu’elle lui a raconté.\n– C’était un accident. »\nMadeline revit le visage de Bonnie déformé par la colère tandis qu’elle hurlait après Perry. Cette voix étrangement gutturale. On voit. On voit, bordel.\n« Je sais que c’était un accident. Alors pourquoi ne pas dire la vérité, tout simplement ? Raconter ce qui s’est vraiment passé à la police ? Je ne comprends pas. Tu n’apprécies même pas cette fille.\n– Hors de propos.\n– C’est Renata qui a amorcé le truc et ensuite, tout le monde a suivi. Je n’ai rien vu. Je n’ai rien vu. Moi non plus. On ne savait même pas s’il était mort qu’on cherchait déjà à déguiser les faits ! Je veux dire, nom de Dieu, Renata connaît-elle seulement Bonnie ? »\nPour Madeline, la réaction de Renata s’expliquait aisément. Perry avait trompé Celeste, tout comme Geoff l’avait trompée, elle. L’expression qui était passée sur son visage lorsque Perry avait dit « Ça ne voulait rien dire pour moi » n’avait pas échappé à Madeline. À ce moment-là, Renata l’aurait volontiers poussé elle-même par-dessus le balcon mais Bonnie avait été plus rapide.\nSans Renata, Madeline n’aurait peut-être même pas songé aux conséquences que la situation impliquait pour Bonnie. Mais quand elle avait entendu « Je ne l’ai pas vu tomber », elle avait aussitôt pensé à Skye. À sa façon de battre des cils, de se cacher dans les jupes de sa mère. Cette enfant avait tellement besoin de sa maman.\n« Bonnie a une petite fille, dit Madeline.\n– Perry avait deux petits garçons. Je ne vois pas le rapport. » Les yeux rivés sur un point au-dessus du lit de sa femme, Ed avait la mine défaite sous la lumière crue de la chambre d’hôpital. Une vision qui préfigurait le vieillard qu’il deviendrait un jour. « Je ne sais pas si je peux vivre avec ça, Madeline. »\nEd avait été le premier à descendre voir Perry. À découvrir le corps brisé, difforme d’un homme avec qui il parlait gaiement de golf quelques instants plus tôt. C’était trop lui demander. Elle en avait conscience.\n« Perry n’était pas quelqu’un de bien. C’est lui qui a fait ces choses horribles à Jane. Tu l’avais compris ? C’est le père de Ziggy.\n– Et ça, c’est pas hors de propos, peut-être ?\n– À toi de voir. » Ed avait raison. Bien sûr qu’il avait raison, comme toujours, mais parfois, mal agir se justifiait.\n« Tu crois qu’elle l’a tué intentionnellement ?\n– Non, mais je ne vois pas le rapport. Je ne suis ni juge ni juré. Ce n’est pas mon boulot de…\n– Tu la crois capable de recommencer ? Tu crois qu’elle représente un danger pour la société ?\n– Non, mais là encore, je ne vois pas le rapport. » Son regard suintait l’angoisse. « Je ne crois pas être capable de mentir sciemment dans le cadre d’une enquête de police.\n– Tu ne l’as pas déjà fait ? » D’après ce qu’elle avait compris, Ed s’était brièvement entretenu avec un inspecteur la veille, avant de la rejoindre à l’hôpital où elle-même avait été transportée en ambulance.\n« Il n’y a rien d’officiel. Un policier a noté deux ou trois trucs, j’ai dit – nom d’un chien, je ne sais plus vraiment ce que j’ai dit, j’étais ivre. Je n’ai pas parlé de Bonnie, ça, j’en suis sûr, mais j’ai accepté d’aller au commissariat à treize heures aujourd’hui pour déposer. Officiellement, cette fois. Ils vont tout enregistrer, Madeline. Ils vont me faire signer. Je serai entre quatre murs face à deux policiers qui ne me quitteront pas des yeux pendant que je mentirai sciemment. Ça fera de moi un complice par…\n– Salut. »\nEd sursauta. « Putain, Nathan, tu m’as fait une de ces peurs.\n– Désolé, mec. Comment vas-tu, Maddie ? » Les mains chargées d’un énorme bouquet de fleurs, Nathan lui sourit de toutes ses dents, tel un gourou du développement personnel prêt à galvaniser son auditoire.\n« Je vais bien. » Clouée au lit sous le regard de son mari et de son ex, Madeline n’était pourtant pas très à l’aise. La situation était même carrément bizarre. Si seulement ils pouvaient s’en aller, l’un comme l’autre.\n« Pour toi ! » Nathan déposa les fleurs sur ses genoux. « Pauvre biche ! Il paraît que tu vas marcher avec des béquilles pendant un bon moment.\n– Oui, eh bien…\n– Abigail a décidé de revenir chez toi pour t’aider.\n– Oh. Oh. » Elle caressa les pétales roses. « Eh bien, j’en discuterai avec elle plus tard. Je m’en sortirai très bien. Elle n’est pas obligée de s’occuper de moi.\n– Non, mais je crois qu’elle a envie de rentrer à la maison. Elle cherche un bon prétexte. »\nMadeline interrogea Ed du regard. Il haussa les épaules.\n« Je savais que l’attrait de la nouveauté ne durerait pas. Sa maman lui manque. Bonnie, Skye et moi, on n’est pas sa vraie vie.\n– OK.\n– Bon, fit Ed, faut que j’y aille.\n– Tu peux rester un instant, s’il te plaît ? » Exit, le grand sourire du gourou. Nathan ressemblait à présent au conducteur qui vient de provoquer un carambolage. « Je voudrais vous parler à tous les deux, si c’est possible, à propos de, euh, de ce qui s’est passé hier soir. »\nEd esquissa une grimace puis, comme malgré lui, approcha une chaise pour Nathan.\n« Oh, merci, merci, mec. » Nathan s’assit à côté de lui, le visage empreint d’une gratitude pitoyable.\nUn long silence.\nEd se racla la gorge.\n« Le père de Bonnie était violent, dit Nathan sans préambule. Très violent. Pas avec Bonnie. Avec sa mère. Je ne suis pas au courant de tout ce qu’il a fait. Je crois que je n’en sais pas la moitié, mais Bonnie et sa petite sœur, elles, ont tout vu. Elles ont eu une enfance très difficile.\n– Je ne suis pas certain que je devrais…\n– Je ne l’ai jamais rencontré. Il est mort d’une crise cardiaque avant qu’on se rencontre, Bonnie et moi. Bref, Bonnie est… euh, elle souffre d’un trouble avéré de stress post-traumatique. La plupart du temps, elle va bien, mais elle fait des cauchemars horribles et a d’autres… euh, difficultés parfois. »\nLes yeux dans le vague, Nathan songeait à tous les secrets d’un mariage plus compliqué qu’il n’y paraissait jusqu’à présent aux yeux de Madeline.\n« Rien ne t’oblige à nous raconter tout ça, dit-elle.\n– C’est une femme bien, Maddie, une femme bien. » À présent, il la regardait droit dans les yeux. C’était impensable, mais il lui demandait une faveur. Au nom de leur histoire, de leurs souvenirs, de leur amour passé. Il l’avait abandonnée, certes, mais elle devait oublier tout ça et se rappeler le temps où ils étaient obsédés l’un par l’autre, le temps où ils se souriaient bêtement en se réveillant côte à côte. Et cette faveur, c’était à la jeune femme de vingt ans qu’il avait aimée qu’il la demandait.\n« Et une mère extraordinaire. La meilleure des mères. Et je te le promets, elle n’a jamais, jamais voulu faire tomber Perry ; je crois que c’est juste que, quand elle l’a vu frapper Celeste, comme ça…\n– Quelque chose a craqué », termina Madeline en revoyant l’arc habile avec lequel la main de Perry était venue s’abattre sur le visage de sa femme en un geste élégant. Tandis que la voix gutturale de Bonnie résonnait encore à ses oreilles, elle comprit que le mal sévit à divers degrés ici-bas. Les petits préjudices que l’on cause lorsque l’on médit, comme Madeline. Ou lorsque l’on n’invite pas un enfant à une fête d’anniversaire. Ceux, plus graves, que l’on inflige quand on abandonne sa femme avec un nouveau-né, ou que l’on couche avec la nounou de sa propre fille. Et puis le genre de mal absolu dont Madeline n’avait jamais fait l’expérience : des sévices dans des chambres d’hôtel, des coups dans des maisons de luxe, des fillettes vendues tels des biens de consommation et autant de cœurs innocents anéantis.\n« Je sais que tu ne me dois rien, poursuivit Nathan. Ce que je t’ai fait après la naissance d’Abigail est totalement impardonnable, bien sûr, et…\n– Nathan. » C’était fou, insensé, parce qu’elle ne lui pardonnait pas, ne lui pardonnerait jamais ; il la rendrait dingue jusqu’à la fin de sa vie, la ferait grincer des dents le jour où il conduirait Abigail à l’autel, mais malgré tout, il faisait partie de la famille. Si elle devait fabriquer son arbre généalogique, Nathan y aurait toujours sa place.\nComment expliquer à Ed qu’elle n’aimait pas particulièrement Bonnie, qu’elle ne la comprenait pas, mais qu’elle était prête à mentir pour elle comme elle le ferait sans réfléchir pour lui, pour ses enfants, pour sa sœur. Car aussi étrange et improbable que cela puisse paraître, Bonnie faisait également partie de la famille.\n« Nous ne dirons rien à la police. Nous n’avons pas vu ce qui s’est passé. Nous n’avons rien vu. »\nEd se leva d’un coup en faisant crisser sa chaise derrière lui et quitta la pièce sans se retourner.\n*\nINSPECTEUR ADRIAN QUINLAN : Il y a quelqu’un qui ment à propos de ce qui s’est passé sur ce balcon.",
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