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  "text": "« Puisque tu le dis, fit Abigail.\n– Ah, non. Tu crois vraiment que la situation se prête à ce genre de réponse ? Quand cesseras-tu d’être aussi puérile, Abigail ? C’est très sérieux. » Madeline serrait le volant tellement fort qu’elle avait les mains moites.\nAussi incroyable que cela puisse paraître, elle n’avait pas élevé la voix. Pas encore. Elle s’était rendue au lycée et avait prétexté une « urgence familiale » pour ramener Abigail à la maison. Manifestement, le lycée n’avait toujours pas découvert le site de la demoiselle. « Abigail s’en sort très bien, avait dit sa professeur principale, tout sourire. Elle est très créative.\n– Vous ne croyez pas si bien dire », avait répondu Madeline en ravalant le rire hystérique qui lui brûlait les lèvres.\nEn montant dans la voiture, elle avait fait un effort surhumain pour tenir sa langue. Pour ne pas hurler : « Qu’est-ce qui t’est passé par la tête ? » Elle avait attendu que sa fille parle en premier. (Stratégiquement, ça semblait primordial.) Les yeux rivés sur le tableau de bord, Abigail avait fini par demander, sur un ton méfiant : « C’est quoi, cette urgence familiale ? » Et Madeline de répondre, très calmement – Ed n’aurait pas fait mieux : « Eh bien, vois-tu, Abigail, il y a des gens qui parlent d’avoir des relations sexuelles avec ma fille de quatorze ans sur Internet. » Abigail avait tressailli et murmuré : « Je le savais. »\nMadeline avait vu dans la réaction d’Abigail un bon présage. Sa fille devait déjà regretter ce qu’elle avait fait. La situation lui avait échappé. Elle cherchait une porte de sortie, n’attendait qu’une chose : que ses parents lui ordonnent de fermer son site.\n« Chérie, je comprends très bien ce que tu as cherché à faire. Une campagne de publicité avec une “accroche”. C’est génial. Intelligent. Mais pour le coup, ton accroche est trop racoleuse. Tu n’atteins pas le but que tu t’es fixé. Les gens qui visitent ton site ne s’intéressent pas à la violation des droits de l’homme. La seule chose qu’ils voient, c’est qu’une jeune fille de quatorze ans vend sa virginité aux enchères.\n– Ça m’est égal. Je veux récolter des fonds. Réveiller les consciences. Agir. Je ne veux pas me contenter de dire que c’est affreux et rester les bras croisés.\n– Oui, mais là, tu attires surtout l’attention sur toi ! “Abigail Mackenzie, l’adolescente qui a essayé de vendre sa virginité aux enchères.” Voilà ce qui restera sur la Toile. Une empreinte indélébile à la disposition de tous tes futurs employeurs qui se moqueront pas mal de savoir que ta démarche était caritative. »\nCe à quoi Abigail avait bêtement répondu « Puisque tu le dis ».\nComme si ce n’était qu’une question d’opinion.\n« Alors, dis-moi, Abigail. Tu prévois d’aller jusqu’au bout ? Tu as bien conscience que tu n’as pas atteint la majorité sexuelle, n’est-ce pas ? Tu as quatorze ans. Tu es trop jeune pour avoir des rapports sexuels. » La voix de Madeline tremblotait.\n« Idem pour ces petites filles, maman ! »\nVoilà ce que Madeline s’était efforcée d’expliquer à Bonnie ce matin : Abigail se laissait déborder par son imagination, son empathie. Dans son esprit, ces fillettes étaient on ne peut plus réelles, et bien sûr, il n’était pas question de nier leur existence, ni même de faire comme si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. En ce moment même, des êtres humains enduraient d’inimaginables souffrances auxquelles on ne pouvait pas rester complètement hermétique. Cela dit, il fallait savoir se protéger. Sinon, comment pouvait-on vivre sa vie quand par le plus grand des hasards, on était né au paradis ? Il fallait avoir conscience de l’existence du mal, faire le peu qu’on pouvait puis fermer son esprit et songer à la nouvelle paire de chaussures qu’on allait s’acheter.\n« Alors nous allons agir, dit Madeline. Travailler ensemble à un genre de campagne de sensibilisation. On demandera à Ed de nous aider. Il connaît des journalistes…\n– Non, répondit Abigail catégoriquement. Tu dis ça, mais ensuite tu ne feras rien de concret ; tu t’agiteras et ensuite tu zapperas.\n– Je te promets… » Madeline s’interrompit. Elle savait qu’il y avait du vrai dans les propos de sa fille.\n« Non, répéta Abigail.\n– En fait, ce n’est pas négociable. Tu es encore une enfant. Je ferai appel à la police s’il le faut. Ce site ne restera pas en ligne, Abigail.\n– Eh bien, ne compte pas sur moi pour le fermer ni pour donner mon mot de passe à papa, même sous la torture.\n– Oh, pour l’amour du ciel, ne sois pas si ridicule. Tu parles comme une gamine de cinq ans maintenant. » À peine avait-elle prononcé ces mots qu’elle les regrettait déjà.\nElle entra dans la zone de dépose-minute de l’école primaire. Devant elle, la BMW noire rutilante de Renata. Impossible de dire qui était au volant à cause des vitres teintées – sans doute cette saleté de nounou. Madeline se demanda quelle tête Renata ferait si elle apprenait qu’Abigail vendait sa virginité aux enchères. Elle aurait sûrement de la compassion. Ce n’était pas une mauvaise femme. Mais elle ressentirait aussi une pointe de satisfaction, tout comme Madeline lorsqu’elle avait entendu parler de la liaison.\nMadeline avait beau s’enorgueillir de se moquer de ce que les autres pensaient, elle n’aimait pas l’idée que Renata ait une piètre opinion de sa fille.\n« Donc tu comptes aller jusqu’au bout ? Tu vas coucher avec un étranger ? » Madeline, qui roulait au pas, fit signe à Chloe mais la gamine, tout entière au récit animé qu’elle livrait à une Lily pas franchement passionnée, ne la vit pas. Chloe avait la jupe relevée à cause de son sac à dos si bien que toute la file de voitures pouvait voir sa culotte Minnie. En temps normal, Madeline aurait trouvé ça mignon et drôle, mais sur le moment, ça lui sembla sinistre et déplacé. Faites qu’une maîtresse s’en rende compte, se dit-elle.\n« C’est mieux que de coucher avec un gars de terminale en étant soûls tous les deux », rétorqua Abigail en regardant par la fenêtre.\nMadeline vit une institutrice séparer les jumeaux de Celeste, rouges de colère. Tout à coup, elle se souvint qu’elle devait les récupérer. Elle avait failli oublier, tellement elle était distraite.\nLa file n’avançait pas. En cause, le parent de la première voiture, en grande conversation avec un enseignant, ce qui, d’après le règlement de la zone dépose-minute, était expressément interdit. Sans doute une serre-tête. Les règles s’appliquaient à tous, sauf à elles, évidemment.\n« Mais, bon sang, Abigail, tu penses à ce que ça implique dans les faits ? Sur le plan logistique ? Comment ça va se passer ? Où ? Vous allez vous retrouver à l’hôtel ? Tu vas me demander de t’y emmener ? “Hé, maman, je vais perdre ma virginité aujourd’hui, il faudrait passer à la pharmacie pour acheter des préservatifs.” »\nElle regarda Abigail. La tête basse, une main sur les yeux, elle avait les lèvres qui tremblaient. Bien sûr, elle n’avait pas pensé à tout ça. Elle n’avait que quatorze ans.\n« Et tu as réfléchi à ce que ça voulait dire, de coucher avec un inconnu ? D’avoir les mains d’un type horrible sur ton corps ? »\nAbigail se tourna vers elle. « Arrête, maman ! cria-t-elle.\n– Tu vis dans le monde des Bisounours, Abigail. Si tu crois qu’un Apollon genre George Clooney va t’emmener dans sa villa et te faire tendrement l’amour avant de te signer un généreux chèque pour Amnesty International, tu te trompes. Ça va être abominable, douloureux…\n– Pas plus que pour ces petites filles ! répondit Abigail, les joues ruisselant de larmes.\n– Sauf que je ne suis pas leur mère ! » cria Madeline en rentrant dans la BMW de Renata.\n*\nHARPER : Écoutez, je ne veux pas être mauvaise langue, mais la veille de la soirée quiz, Madeline a fait exprès d’emboutir la voiture de Renata.",
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