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  "text": "Madeline avait pour habitude de dire que vivre à Pirriwee, c’était comme vivre dans un petit village de campagne. A fortiori si l’on y travaillait. Ce qu’elle appréciait surtout, c’était cet esprit de communauté, excepté bien sûr lorsque son abominable syndrome prémenstruel la prenait dans son étau ; ces jours-là, elle aurait donné n’importe quoi pour traverser le centre commercial sans qu’on lui sourie ou qu’on la salue. Pourquoi diable fallait-il que les gens soient si aimables ? À Pirriwee, tout le monde connaissait tout le monde, par le biais de l’école ou du club de surf, de l’équipe de sport des enfants, de la salle de gym, du coiffeur, etc., et souvent d’ailleurs par plusieurs biais à la fois.\nCela n’allait pas sans conséquence. Par exemple, lorsqu’elle s’enfermait dans son minuscule bureau au théâtre pour passer un rapide coup de fil au journal local, histoire de dégoter à la dernière minute un quart de page publicitaire dans l’hebdomadaire à paraître (le théâtre devait de toute urgence faire le plein d’inscrits au cours des maternelles pour renflouer ses caisses), elle n’appelait pas simplement Lorraine, chef de publicité du journal. Elle appelait Lorraine, mère de deux enfants – Petra, de l’âge d’Abigail, et un garçon inscrit en CM1 à Pirriwee Public – et femme d’Alex – caviste du quartier qui, comme Ed, appartenait à l’équipe de football des plus de quarante ans.\nUn rapide coup de fil ? Illusoire, car les deux femmes n’avaient pas discuté depuis un bon moment. La sonnerie se faisait déjà entendre à l’autre bout du fil quand Madeline s’en rendit compte. Elle faillit raccrocher – un e-mail ferait l’affaire, elle avait tant à faire aujourd’hui, sans compter qu’assister à l’assemblée l’avait déjà mise en retard, mais quand même, faire un petit brin de causette avec Lorraine ne serait pas désagréable, et elle voulait vraiment savoir si elle avait entendu parler de la pétition, sauf que parfois, Lorraine était intarissable, et…\n« Lorraine Edgely, bonjour ! »\nTrop tard. « Bonjour, Lorraine ! C’est Madeline.\n– Ma belle ! fit Lorraine de cette voix théâtrale, vibrante et passionnée qui lui aurait assuré une belle carrière sur les planches.\n– Comment vas-tu ?\n– Oh, mon Dieu, on devrait se retrouver autour d’un café ! Il faut qu’on se voie ! Il y a tellement de choses dont on doit parler ! » Lorraine, qui travaillait dans un bureau paysager, poursuivit dans un souffle : « J’ai les tout derniers potins ! Rien que du lourd !\n– Tu peux y aller. » Madeline, aux anges, se cala dans son fauteuil et mit les pieds sur son bureau. « Je suis tout ouïe !\n– Puisque tu insistes ! Je te donne un indice : Parlez-vous anglais1 ?\n– Quoi ?\n– C’est tout ce que je sais dire en français ! Bon, tu l’auras compris, ça touche à la France.\n– Ça touche à la France…, répéta Madeline, confuse.\n– Oui et, euh, c’est en rapport avec notre amie commune, Renata.\n– C’est à propos de la pétition ? J’espère que tu ne l’as pas signée, Lorraine. Amabella n’a même jamais dit que c’est Ziggy qui la malmène et l’école fait surveiller les élèves de la classe en permanence.\n– C’est vrai que j’ai trouvé qu’une pétition, c’était un peu exagéré, mais à ce qu’il paraît, la mère du gosse a fait pleurer Amabella et a envoyé un coup de pied à Harper dans le bac à sable, alors de leur point de vue… mais non, ça n’a rien à voir avec la pétition, Madeline. Je te parle d’autre chose, en rapport avec la France.\n– La nounou ! s’exclama Madeline dans un éclair de génie. C’est ça ? Tu penses à Juliette ? Ben quoi, Juliette ? Apparemment, cette histoire de harcèlement dure depuis une éternité et cette fille n’en avait même pas…\n– Oui, oui, il s’agit bien de la nounou, mais oublie un peu cette pétition ! C’est, ah, comment te mettre sur la voie ? Ça concerne le mari de notre amie commune.\n– Et la nounou.\n– Exactement.\n– Je ne comprends… non ! » Madeline posa les pieds par terre et se redressa. « Tu n’es pas sérieuse ? Geoff et la nounou ? » Comment ne pas jubiler de cette nouvelle, digne des gros titres de la presse à scandales ? Geoff, roi de la discipline et de la moralité, amateur d’ornithologie et de bonne chère, fricotait avec la jeune nounou française ! Quel délicieux cliché ! « Ils couchent ensemble ?\n– Affirmatif ! La petite Juliette a trouvé son Roméo en la personne de Geoff Klein ! » s’exclama Lorraine qui avait vraisemblablement abandonné toute velléité d’épargner à ses collègues les détails de sa conversation téléphonique.\nMadeline se sentit vaguement nauséeuse, comme si elle venait de manger quelque chose de trop sucré, de mauvais pour elle. « C’est atroce. Épouvantable. » Elle ne souhaitait pas que du bien à Renata, mais de là à se réjouir que son mari la trompe. Seule une femme infidèle mérite d’être avec un coureur de jupons. « Renata est au courant ?\n– Apparemment non. Mais ce n’est pas une rumeur. Geoff l’a dit à son partenaire de squash, Andrew Faraday, qui l’a répété à Shane qui l’a répété à Alex. Les hommes ! De vraies pipelettes !\n– Il faut que quelqu’un le lui dise.\n– Eh bien, ce ne sera pas moi ! Tu sais le sort qu’on réserve au messager !\n– Ça ne peut pas être moi. Je suis la plus mal placée pour lui annoncer ce genre de nouvelle.\n– N’en parle à personne. J’ai promis à Alex que je serai muette comme une tombe.\n– D’accord. » Nul doute que ce croustillant ragot se répandait déjà dans toute la péninsule, rebondissant d’ami en ami, de mari en épouse, telle une boule de flipper que Renata prendrait en pleine figure bien assez tôt. Dire que la pauvre femme croyait vivre l’épisode le plus éprouvant de sa vie avec cette histoire de harcèlement à l’école !\n« On raconte que la petite Juliette veut l’emmener en France pour lui présenter ses parents, poursuivit Lorraine en prenant un accent français. Oh là là !\n– Stop, Lorraine ! Ce n’est pas drôle. Je ne veux plus rien entendre », protesta Madeline sur un ton brusque pour le moins déplacé au vu de sa réaction initiale.\n– Désolée, ma belle, dit Lorraine, nullement perturbée. Mais au fait, que puis-je faire pour toi ? »\nMadeline réserva l’encart publicitaire auprès de Lorraine, toujours aussi efficace. Elle aurait dû se contenter d’un e-mail. CQFD.\n« Bon, à demain soir, alors, conclut Lorraine.\n– Demain soir ? Oh, bien sûr, la soirée quiz, dit Madeline d’une voix chaleureuse, histoire de se faire pardonner sa petite sortie. J’ai hâte ! Je me suis offert une nouvelle robe pour l’occasion.\n– Je te reconnais bien là ! Moi, je viens en Elvis. Personne n’a précisé que seuls les hommes pouvaient jouer les rockeurs ! »\nMadeline s’esclaffa, réconciliée avec Lorraine dont le rire tonitruant donnerait le ton à la soirée qui promettait d’être follement amusante.\n« À demain, donc ! Hé, au fait, c’est quoi ce projet caritatif dans lequel Abigail s’est lancé ?\n– Je ne sais pas trop. Elle récolte des fonds pour une action portée par Amnesty International. Une tombola peut-être. D’ailleurs, je devrais la prévenir qu’il faut une autorisation pour organiser une tombola.\n– Mmmm.\n– Quoi ?\n– Mmmm.\n– Quoi ? » Faisant pivoter son fauteuil, Madeline poussa malencontreusement un dossier en papier kraft d’un coup de coude. Elle le rattrapa de justesse puis : « Il se passe quelque chose ?\n– Je ne sais pas. Petra a simplement fait allusion à ce projet qu’Abigail a entrepris, et j’ai eu l’impression qu’il y avait quelque chose de, je ne sais pas, de pas net. Petra riait bêtement, c’était agaçant, et elle a semblé vouloir dire que certaines filles n’approuvaient pas ce qu’Abigail faisait, mais Petra, elle, adhérait à son projet, ce qui n’est pas la panacée. Je suis désolée. C’est un peu vague, ce que je te raconte. Mais mon instinct maternel me dit que, tu sais, il y a danger. »\nMadeline repensa à cet étrange commentaire qu’elle avait lu sur la page Facebook d’Abigail. Ce détail lui était complètement sorti de la tête, tant elle s’était laissé distraire par sa colère concernant le cours particulier de maths.\n« Je vais creuser, dit-elle. Merci pour l’info.\n– Ce n’est probablement rien. Au revoir2, ma belle. » Lorraine raccrocha.\nMadeline envoya aussitôt un texto à sa fille : Appelle-moi dès que tu auras ce message. Maman.\nAbigail devait être en classe à l’heure qu’il était. Les élèves n’avaient pas le droit de consulter leur téléphone avant la fin des cours.\nPatience, se dit Madeline en se remettant à son ordinateur. Bien. Et maintenant ? Ah, oui, les affiches promotionnelles pour le Roi Lear, au programme le mois suivant. À Pirriwee, plus personne n’avait envie de voir le roi Lear tituber sur scène comme un fou. Les gens préféraient les comédies contemporaines. N’avaient-ils pas leur dose de tragique shakespearien dans la vie réelle, avec les drames qui se jouaient dans la cour de récréation ou sur le terrain de football ? Mais la chef de Madeline avait insisté. Les billets se vendraient mal et, comme chaque année, elle lui ferait porter le chapeau.\nElle jeta un œil à son portable. Abigail la ferait probablement attendre jusqu’au soir.\n« Qu’il est plus aigu que la dent d’un serpent d’avoir un enfant ingrat, Abigail », récita Madeline qui, à force d’entendre les comédiens répéter, connaissait de nombreux passages du Roi Lear.\nSon portable sonna, la faisant sursauter. Nathan, lut-elle sur l’écran.\n« Ne t’énerve pas », dit-il.\nNotes\n1. En français dans le texte.\n2. En français dans le texte.",
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