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  "text": "Debout au beau milieu de son salon, Madeline se demandait quoi faire.\nEd et les enfants dormaient, et grâce à Celeste, tout était nickel après la réunion du club. Elle ne se sentait pas assez fatiguée pour aller se coucher. Pourtant, la journée du lendemain promettait d’être chargée : comme tous les vendredis matin, il faudrait conduire Abigail à son cours particulier de maths dès sept heures trente, Fred à son club d’échecs et Chloe à…\nAttends un peu, s’interrompit-elle in petto.\nDéposer Abigail chez son professeur ne relevait plus de sa responsabilité. Désormais, Nathan ou Bonnie devrait s’y coller. Madeline oubliait constamment que sa fille n’avait plus besoin de ses services. Théoriquement, sa vie s’en trouvait facilitée, avec seulement deux enfants à faire sortir de la maison tous les matins, mais chaque fois qu’elle se souvenait que telle ou telle obligation relative à Abigail ne lui appartenait plus, elle éprouvait un sentiment de vide aigu.\nTout son être vibrait d’une colère qu’elle ne parvenait pas à évacuer.\nElle ramassa le sabre laser que Fred avait abandonné sur le sol – à croire qu’il souhaitait voir quelqu’un s’y prendre les pieds le lendemain – l’alluma et fendit l’air de son rayon rouge et vert tel Dark Vador, démolissant chacun de ses ennemis.\nPrends ça, Nathan ! Ça t’apprendra à me voler ma fille !\nPrends ça, Bonnie ! Pour le coup de main que tu lui as donné.\nPrends ça, Renata ! Pour cette ignoble pétition !\nPrends ça, Rebecca Barnes ! Ça t’apprendra à laisser la petite Amabella se faire embêter dans la cour.\nMadeline, se sentant coupable de mettre cette pauvre miss Barnes et ses jolies fossettes dans le même sac que les autres, s’empressa de passer à la suite.\nPrends ça, Saxon Banks ! Pour ce que tu as fait subir à Jane ! Sale type ! Elle balança l’épée au-dessus de sa tête avec tant d’enthousiasme qu’elle fit valser le lustre.\nElle laissa tomber son arme sur le canapé et leva les bras pour stabiliser la suspension.\nBon. Fini de jouer avec le sabre laser. Elle voyait d’ici la tête qu’aurait fait Ed si elle avait cassé le luminaire en se prenant pour Dark Vador.\nElle alla récupérer son iPad. Une petite partie de Plantes contre zombies s’imposait, histoire de se calmer et… de ne pas perdre la main. Elle adorait entendre Fred s’extasier « Ouah ! Maman ! » lorsqu’il découvrait en regardant par-dessus son épaule qu’elle avait changé de niveau et gagné une nouvelle arme ultrasophistiquée pour abattre les zombies.\nMais d’abord, elle allait jeter un œil aux comptes Facebook et Instagram d’Abigail. Quand sa fille vivait à la maison, Madeline se faisait un devoir de vérifier ce qu’elle fabriquait sur le Net. De temps à autre, comme toutes les mères responsables d’aujourd’hui. Mais à présent, elle la surveillait plusieurs fois par jour, c’était plus fort qu’elle. Pathétique. Elle traquait sa propre fille, en quête de bribes d’informations sur sa vie.\nAbigail avait changé sa photo de profil. Un portrait en pied, sur lequel on la voyait, face caméra, dans une posture de yoga, les mains jointes en prière, un pied ramené sur le genou opposé, les cheveux détachés retombant sur une épaule. Magnifique. Elle semblait pleine de joie. Radieuse même.\nSeule la plus égoïste des mères pouvait en vouloir à Bonnie d’avoir initié sa fille à une activité qui la rendait si visiblement heureuse.\nPeut-être devrait-elle se mettre au yoga pour partager quelque chose avec Abigail ? Jusqu’ici, chaque fois qu’elle s’y était essayée, une petite voix s’était élevée en elle, chantant, en guise de mantra : Je m’ennuiiiiie.\nElle fit défiler les commentaires laissés par les amis d’Abigail. Ils étaient tous positifs, mais celui de Freya, que Madeline n’avait jamais vraiment aimée – elle la trouvait toxique –, la fit tiquer. C’est la photo que tu as choisie pour ton « projet » ? T’es sûre qu’elle est assez sexy/suggestive ?\nSexy/suggestive ? Les narines de Madeline se dilatèrent. De quoi parlait cette petite sorcière ? Quel genre de « projet » réclamait que sa fille soit sexy/suggestive ? Le genre auquel il fallait mettre fin.\nLes joies de la Toile, un monde glauque et obscur. À naviguer au hasard à travers le cyberespace, on tombait allègrement sur une info, puis une autre, jusqu’à ce qu’un truc douteux et moche surgisse de nulle part. Elle repensa à ce qu’elle avait ressenti en découvrant le visage de Saxon Banks sur son écran. Voilà ce qui arrivait quand on jouait les voyeuses.\nPour toute réponse au commentaire de Freya, Abigail avait écrit : Chut ! Top secret !!!\nDessous : « Posté il y a cinq minutes. » Madeline regarda l’heure. Presque minuit ! Elle exigeait toujours qu’Abigail se couche de bonne heure la veille de son cours de maths, sinon, il fallait la tirer du lit. Sans compter que si elle était trop fatiguée pour se concentrer, cela ne valait pas la peine de lui payer des cours particuliers.\nElle lui envoya un message privé : Hé ! Qu’est-ce que tu fais debout à cette heure-ci ? Tu as ton cours de maths demain matin. Va au lit ! Bises. Maman\nElle appuya sur « Envoyer », le cœur battant la chamade. Comme si elle venait de violer une règle. Mais elle était sa mère après tout. Elle avait toujours le droit de lui dire d’aller se coucher.\nAbigail répondit aussitôt : Papa a annulé mon cours particulier. C’est lui qui va m’aider en maths. Va au lit toi-même ! Bise\n« Il a quoi ? s’étrangla Madeline. Putain de… »\nNathan avait remercié le professeur de maths. Monsieur venait de prendre une décision unilatérale concernant l’éducation d’Abigail. L’homme qui avait manqué les spectacles de fin d’année, les rendez-vous parents-professeurs, les festivals d’athlétisme, celui-là même qui était resté aux abonnés absents lorsqu’il avait fallu préparer une petite fille de cinq ans tétanisée au rituel de prise de parole du lundi matin, réaliser des pancartes pour telle ou telle activité, rendre un devoir via Internet pour la première fois alors que les instructions de connexion n’avaient aucun sens, s’atteler à une rédaction la veille pour le lendemain, couvrir des livres avec du film adhésif, gérer le trac lié aux examens, entendre cette maîtresse adorable avec ses incroyables bijoux dire qu’Abigail aurait probablement toujours des difficultés en maths alors donnez-lui toute l’aide qu’il lui faut.\nComment osait-il ?\nEn proie à une rage toute justifiée, elle composa le numéro de téléphone de Nathan la main tremblante, sans même y réfléchir. Impossible de différer au lendemain. Elle avait besoin de lui hurler dessus, là, tout de suite, avant que sa tête n’explose.\nIl décrocha et, d’une voix aussi endormie que surprise, dit : « Allô ?\n– Tu as annulé le cours de maths d’Abigail ? Tu l’as annulé sans même me consulter ? »\nSilence.\n« Nathan ? » fit Madeline d’un ton brusque.\nÀ l’autre bout de la ligne, un raclement de gorge. Puis : « Maddie. » Il semblait tout à fait réveillé à présent. « Tu es sérieuse, là ? Tu m’appelles à minuit pour parler du cours de maths d’Abigail ? »\nC’était nouveau, ce ton qu’il prenait, remarqua Madeline. Pendant des années, ses interactions avec Nathan lui avaient donné l’impression d’avoir affaire à un commercial mielleux et empressé, payé à la commission. Maintenant qu’il avait Abigail, il se prenait pour son égal. Il n’avait plus besoin de s’excuser. Il pouvait manifester sa colère. Se comporter comme n’importe quel ex-mari.\n« On est tous au lit, poursuivit-il. Ça ne pouvait pas attendre demain matin, franchement ? Skye et Bonnie ont le sommeil lé…\n– Vous n’êtes pas tous au lit ! l’interrompit Madeline. Ta fille aînée ne dort pas, elle surfe sur le Net. C’est la liberté totale chez vous, ou quoi ? As-tu la moindre idée de ce qu’elle fabrique à l’heure qu’il est ? »\nMadeline entendit la voix douce, mélodieuse et compréhensive de Bonnie.\n« Je vais aller voir, fit Nathan, plus conciliant. Je croyais qu’elle dormait. Quant aux maths, elle ne faisait aucun progrès avec ce prof. Ce n’est qu’un gamin. Je suis plus à même de l’aider. Mais tu as raison, j’aurais dû t’en parler, c’est évident. Je voulais t’en parler. Ça m’est juste sorti de la tête.\n– Il était très bien, ce prof. »\nAbigail avait essayé deux autres professeurs avant de tomber sur Sebastian. Il obtenait de si bons résultats avec ses élèves qu’il avait toute une liste d’attente. Madeline l’avait supplié de trouver un petit créneau pour Abigail.\n« Non, dit Nathan. Mais je préférerais qu’on en discute quand je ne serai pas à moitié endormi.\n– Fabuleux. J’ai hâte. Tu as fait d’autres changements dans l’emploi du temps d’Abigail ? Faudra que tu me tiennes au courant. Simple curiosité.\n– Je raccroche, maintenant. »\nBip.\nMadeline jeta son portable de toutes ses forces. Il rebondit contre le mur pour atterrir juste à ses pieds sur le tapis. Pour ta peine, l’écran est fêlé, gronda sa conscience d’adulte.\n*\nSTU : Écoutez, Nathan n’est pas un mauvais gars, pauvre vieux ! Je le voyais de temps à autre devant l’école. Il y a tellement de bonnes femmes là-bas, toutes plus bavardes les unes que les autres, que c’est quasiment impossible d’en placer une. Du coup, j’ai toujours discuté avec les papas. Je me rappelle, un matin, Nathan et moi, on parlait – je saurais pas vous dire de quoi – quand Madeline a débarqué, perchée sur ses talons et, sérieux, si on pouvait tuer d’un simple regard…\nGABRIELLE : Je ne pourrais pas supporter de vivre dans le même quartier que mon ex. Si nos enfants fréquentaient la même école, je finirais probablement par le tuer. Je ne sais pas comment ils ont pu s’imaginer que ça pourrait fonctionner. C’était complètement fou.\nBONNIE : Pas du tout. Nous voulions être le plus près possible d’Abigail et il se trouve que nous sommes tombés sur la maison de nos rêves dans le quartier. Qu’y a-t-il de fou là-dedans ?",
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