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  "text": "Ziggy était toujours en larmes quand la baby-sitter frappa à la porte. Il venait de raconter à Jane que trois ou quatre enfants (les détails demeuraient flous car il était presque incohérent) lui avaient dit qu’ils n’avaient pas le droit de jouer avec lui.\nSitôt sa mère assise près de lui, il s’était précipité sur elle, manquant de la renverser sur le lit. Le visage enfoui dans son giron, il laissait libre cours à ses sanglots. Jane sentait ses larmes se répandre sur son jean et la pression qu’exerçait son petit nez, telle une foreuse qui creuse piteusement, dans l’espoir de disparaître sous terre.\n« C’est sûrement Chelsea. » Jane essaya de le soulever, tirant ses épaules maigrelettes vers l’arrière mais Ziggy ne s’arrêta même pas pour reprendre haleine.\n« Ils me fuyaient. En courant super vite. Et moi, j’avais envie de jouer à la course, comme dans Star Wars. »\nBon, se dit Jane. Adieu le club de lecture. Elle ne pouvait décemment pas le laisser dans un état pareil. Sans compter qu’il y aurait peut-être des parents qui avaient signé la pétition. Ou qui avaient dit à leurs enfants de rester à bonne distance de Ziggy.\n« Attends-moi ici », grommela-t-elle en décollant littéralement son corps mou et lourd de ses cuisses. Il leva les yeux vers elle, le visage morveux et rouge, avant de se jeter sur son oreiller.\n« Je suis navrée, je dois annuler, annonça Jane à la baby-sitter. Mais je vais quand même vous payer. »\nElle n’avait pas d’autre coupure qu’un billet de cinquante dollars.\n« Oh, ah, cool, merci », fit Chelsea. Comme tout adolescent qui se respecte, elle ne proposa pas de lui rendre la monnaie.\nJane ferma la porte derrière elle et appela Madeline.\n« Je ne viens pas, dit-elle. Ziggy… Ziggy ne va pas bien.\n– Par rapport à cette histoire avec Amabella, je parie ? » fit Madeline, vraisemblablement entourée d’autres parents, au vu des voix en bruit de fond que Jane entendait.\n« Oui. Tu as entendu parler de cette pétition ? » demanda Jane d’une voix qu’elle espérait calme et posée. Madeline en avait sûrement par-dessus la tête de sa nouvelle amie, entre ses pleurnicheries à cause de Harry le Hippo et ses liaisons sordides. Elle devait maudire le jour où elle s’était tordu la cheville.\n« C’est un scandale, répondit-elle. Je suis dans une rage folle. »\nJane perçut un éclat de rire à l’autre bout de la ligne. Un club de lecture ? À les entendre, on aurait dit que Madeline donnait un cocktail. La bonne humeur qui semblait régner chez elle donna à Jane le sentiment d’être ennuyeuse à mourir et abandonnée à son triste sort bien qu’elle ait fait partie des invités.\n« Je ferais mieux de te laisser, dit-elle. Amusez-vous bien.\n– Je t’appelle très vite. Ne t’inquiète pas. On va tout arranger. »\nÀ peine avait-elle raccroché qu’on frappa de nouveau à la porte. La voisine du dessous, Irene, qui se trouvait être la mère de Chelsea, se tenait sur le seuil, brandissant un billet de cinquante. Grande et austère, elle avait les cheveux gris coupés court et un regard intelligent.\n« Cinquante dollars, ça se gagne », annonça-t-elle en lui tendant le billet.\nJane le reprit avec gratitude. Elle avait ressenti un certain dépit après avoir payé Chelsea. Après tout, cinquante dollars, c’était une somme. « J’ai pensé, vous savez… le dérangement.\n– Elle a quinze ans. Elle a eu un étage à monter. Est-ce que Ziggy va bien ?\n– On a quelques soucis à l’école.\n– Oh là là.\n– De harcèlement », précisa Jane qui ne connaissait Irene que pour lui avoir parlé à plusieurs reprises dans la cage d’escalier.\n« Un gamin harcèle ce pauvre petit chou ? fit Irene en fronçant les sourcils.\n– L’inverse, si j’en crois ce qu’on raconte.\n– Pfff, n’importe quoi. Faut pas les croire. J’ai enseigné en primaire pendant vingt-quatre ans. Les petits durs, je les flaire à des kilomètres. Ziggy n’est pas ce genre de gosse.\n– Eh bien, je l’espère. Je veux dire, c’est ce que je pensais.\n– Laissez-moi deviner ! Les parents en font toute une histoire, n’est-ce pas ? demanda Irene, la perspicacité même. Les gens font beaucoup trop attention à leurs enfants de nos jours. À mon avis, il faudrait revenir au bon vieux temps de la tendre indifférence. À votre place, j’essaierais de prendre du recul. Et rappelez-vous : petits enfants, petits soucis. Attendez de voir quand vous aurez à vous inquiéter de drogue, de sexualité et de médias sociaux. »\nJane sourit poliment puis, désignant le billet de cinquante dollars : « Euh, merci. Dites à Chelsea que je ferai appel à elle un autre soir. »\nElle ferma la porte d’un geste assuré, légèrement agacée par la formule « petits enfants, petits soucis ». Depuis le couloir, elle entendit Ziggy qui pleurait toujours. Mais ses larmes n’étaient pas celles d’un enfant sidéré de s’être fait mal ou réclamant rageusement de l’attention. Non. Sa plainte, involontaire, douce, triste, ressemblait à celle d’une grande personne.\nJane resta un moment sur le seuil de sa chambre, à le regarder allongé sur le ventre, les épaules tremblotantes, les mains crispées sur sa housse de couette Star Wars. Quelque chose gronda en elle. À ce moment précis, elle se moquait bien de savoir si Ziggy avait frappé Amabella ou non, s’il avait secrètement hérité de son père biologique une horrible tendance à la violence, et d’ailleurs, qui disait qu’il la tenait de son père, cette violence ? car si Jane était face à Renata, là, tout de suite, elle lui collerait sa main sur la figure. Avec plaisir et sans ménagement. Elle enverrait ses lunettes hors de prix valdinguer. Peut-être même qu’elle les écraserait sous son talon comme une parfaite petite brute. Et si cela faisait d’elle une mère surinvestie, elle s’en moquait comme de sa première chemise.\n« Ziggy ? » Elle s’assit sur son lit et lui frotta le dos.\nIl leva son visage baigné de larmes.\n« On va voir papi et mamie. Je prends ton pyjama et on va dormir là-bas. »\nIl renifla. Un petit frisson de chagrin lui parcourut le corps.\n« Et sur la route, on va manger des chips, des chocolats et plein de douceurs. »\n*\nSAMANTHA : Je sais bien que j’ai ri, plaisanté et tout ça, mais c’est un mécanisme de défense ou un truc dans le genre. Je ne suis pas la salope sans cœur que vous imaginez sûrement. C’est vrai quoi, c’est une tragédie. Les obsèques étaient tout simplement… quand cet adorable petit garçon a déposé la lettre sur le cercueil ? Je ne peux même pas… J’ai craqué. Tout le monde a craqué.\nTHEA : Très pénible. Ça m’a rappelé les funérailles de Lady Diana, quand le petit Harry a laissé ce mot qui disait juste « Maman ». Mais bien sûr, on ne parle pas de la famille royale, là.",
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