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  "text": "« Renata Klein vient d’apprendre qu’un garçon harcèle sa fille, Amabella, de façon systématique depuis un mois dès que les adultes ont le dos tourné, annonça Mrs Lipmann sans préambule. Malheureusement, Amabella refuse de dire ce qui se passe exactement ou qui lui fait du mal. Sa mère est néanmoins convaincue que c’est Ziggy. »\nJane sentit sa gorge se serrer. Étrangement, elle était toute retournée par ce qu’elle venait d’entendre. Comme si une partie d’elle-même – une partie follement optimiste – avait vraiment cru que la directrice voulait mettre Ziggy dans une classe réservée aux petits surdoués.\n« Quel genre de… » Sa voix l’abandonna. Elle se racla la gorge avec difficulté, envahie par l’idée qu’on lui faisait jouer un rôle pour lequel elle n’était pas taillée. Face à Mrs Lipmann, il aurait fallu ses parents. Des adultes. « Quel genre de harcèlement ? »\nMrs Lipmann fit une petite grimace. Elle ressemblait à une dame de la bonne société, une mondaine qui porte les bons vêtements et utilise les bons produits de beauté. Sa façon de s’exprimer, qui disait clairement ne me cherchez pas, était apparemment des plus efficaces, y compris avec les garçons de CM2, connus pour être de véritables garnements.\n« Nous n’avons hélas que peu de détails. Amabella présente des bleus et des éraflures inexpliqués, ainsi qu’une marque de… morsure, elle se borne à dire que quelqu’un a été méchant avec elle. » Elle soupira, jeta un œil à ses ongles parfaitement manucurés puis se mit à tapoter le dossier en papier kraft posé sur ses genoux. « Écoutez, sans cet incident qui remonte à la journée d’accueil, je ne vous aurais pas appelée avant d’avoir des éléments plus précis. Miss Barnes a observé Ziggy de près, à cause de l’incident en question justement ; elle dit que ça ne s’est jamais reproduit, que c’est un enfant charmant, la crème des élèves, que dans ses interactions avec ses camarades, il se montre très attentionné et chaleureux. »\nLes paroles de miss Barnes ainsi rapportées émurent beaucoup Jane, tant par leur gentillesse que par leur caractère inattendu.\n« Bien, vous vous doutez qu’en matière de harcèlement, nous pratiquons la tolérance zéro au sein de notre établissement. La violence n’a pas sa place ici, mais dans les rares cas où nous y sommes confrontés, sachez que nous estimons devoir nous occuper des harceleurs autant que des victimes. S’il s’avère que Ziggy a brutalisé Amabella, notre préoccupation principale ne sera pas tant de le punir que de nous assurer qu’il cesse toute brimade, sans délai évidemment, pour ensuite creuser le pourquoi d’une telle attitude. C’est un petit garçon de cinq ans, après tout. Certains spécialistes affirment qu’à cet âge les enfants sont incapables de harcèlement. »\nMrs Lipmann ponctua ses propos d’un sourire que Jane lui rendit timidement. Mais, attendez, Ziggy est un enfant charmant ! Il n’est pas coupable !\n« En dehors de l’incident de la journée d’adaptation, y a-t-il eu des événements similaires ? À la crèche ? Au centre de loisirs ? Dans le cercle privé ?\n– Non. Jamais. Et il a toujours… passons. » Jane s’apprêtait à dire que Ziggy avait toujours fermement nié s’être attaqué à Amabella, mais pourquoi risquer de souligner encore l’incident. Mrs Lipmann pourrait en conclure qu’il avait l’habitude de mentir.\n« Il n’y a donc rien de particulier dans l’histoire de votre fils, sa vie à la maison, son environnement familial, que vous jugez utile ou pertinent de nous faire savoir ? » Mrs Lipmann marqua une pause, adressant à Jane un regard bienveillant, comme pour lui signifier que rien ne pouvait la choquer. « J’ai cru comprendre que le père de Ziggy ne participe pas à son éducation. Est-ce exact ? »\nJane était toujours un peu décontenancée lorsqu’un étranger évoquait librement le père de Ziggy. Elle associait le mot « père » à l’amour et à la sécurité, si bien qu’elle pensait en premier lieu au sien – qui d’autre ? Un retour en arrière s’imposait dans sa tête – la chambre d’hôtel, le plafonnier… ah, le père de Ziggy.\nEh bien, chère Mrs Lipmann, à vous de juger si c’est pertinent ! Tout ce que je sais sur le père de Ziggy, c’est qu’il avait un penchant pour l’asphyxie auto-érotique et qu’il aimait humilier les femmes. Il avait l’air charmant et sympathique. Il connaissait les chansons de Mary Poppins. Un homme « délicieux » en somme, et je suis certaine que vous en auriez dit autant. Malheureusement, il n’en avait que l’air. Je suppose qu’on pourrait le qualifier de brute. Ça vous semble pertinent ? Oh, et juste pour que le tableau soit complet, il se peut que Ziggy soit la réincarnation de mon grand-père. Et Poppy était la gentillesse même. Alors voyez, tout dépend de ce en quoi vous croyez : la violence héréditaire ou la réincarnation.\n« Je ne vois rien de pertinent, dit Jane. Ziggy ne manque pas de figures masculines…\n– Oh, oui, oui, je n’en doute pas. Mon Dieu ! Si vous saviez ! Certains de nos élèves ne voient jamais leur père, entre leurs horaires impossibles et leurs déplacements permanents. Je n’insinue pas que Ziggy manque de repères parce qu’il grandit dans une famille monoparentale ! J’essaie simplement d’avoir une vision globale de la situation.\n– L’avez-vous interrogé ? » Le cœur de Jane se serra à l’idée que Ziggy ait subi un interrogatoire en son absence. Son bout de chou ! Il dormait avec un ours en peluche ! S’asseyait sur les genoux de sa maman et suçait son pouce quand il était fatigué ! Pour elle, c’était encore un petit miracle qu’il sache marcher, parler, s’habiller. Et voilà qu’à présent, il vivait toute une vie sans elle, une autre vie où se jouaient des drames énormes, des drames effrayants, des drames qui devraient être réservés aux grands.\n« Oui, et il dément assez catégoriquement. Donc, sans une confirmation de la part d’Amabella, il s’avère particulièrement complexe de savoir quoi… »\nToc, toc, toc. La secrétaire passa la tête dans l’entrebâillement de la porte. Jetant un coup d’œil circonspect en direction de Jane, elle dit : « Euh, j’ai pensé qu’il valait mieux vous informer que Mr et Mrs Klein sont déjà là. »\nLa directrice blêmit. « Mais ils ont une heure d’avance !\n– Mon conseil d’administration a été décalé », annonça une voix stridente par trop familière. Renata apparut derrière la secrétaire, prête à forcer le passage. « Nous nous sommes dit que vous pourriez peut-être nous recevoir plus tôt… » Ses traits se durcirent lorsqu’elle aperçut Jane. « Oh. Je vois. »\nMrs Lipmann regarda Jane d’un air contrit.\nJane savait par Madeline que Geoff et Renata versaient régulièrement des sommes folles à l’école. « L’année dernière, lors de la soirée quiz, nous avons dû rester docilement assis à nos places pendant que Mrs Lipmann remerciait les Klein d’avoir généreusement financé la climatisation de toute l’école », lui avait raconté son amie avant de s’égayer subitement : « Cette année, Perry et Celeste surenchériront peut-être sur eux ! On verra bien qui gagne au jeu du plus friqué ! »\n« Je suppose que nous sommes tous là pour discuter de la même chose », reprit Renata.\nMrs Lipmann s’avança vers elle précipitamment. « Mrs Klein, je pense vraiment qu’il serait préférable de…\n– Ma foi ! Ça tombe très bien ! » Renata s’invita dans le bureau, suivie d’un homme trapu au teint pâle et aux cheveux roux dans son costume-cravate. Geoff, supposa Jane qui ne l’avait encore jamais croisé. Comme la plupart des pères d’ailleurs.\nJane se leva et, dans un élan d’autoprotection, croisa les bras contre sa poitrine, s’agrippant à ses vêtements comme s’ils menaçaient de les lui arracher. D’un instant à l’autre, les Klein allaient la mettre à nu, exposer ses vilains secrets honteux aux yeux de tous les parents. Ziggy n’était pas le fruit d’un amour charnel ordinaire et plaisant. Il était né de la conduite coupable d’une fille idiote, grosse et moche.\nZiggy n’était pas normal. Pas normal parce qu’elle avait laissé cet homme être son père. Jane savait que ce raisonnement ne tenait pas la route – Ziggy n’existerait pas, sans ce père – mais quelque part, ça lui semblait logique, car Ziggy resterait toujours son fils à elle, évidemment, comment pouvait-elle ne pas être sa mère ? Mais il aurait dû naître plus tard, d’un papa digne de ce nom, pour vivre une vie digne de ce nom. Si elle avait fait les choses comme il fallait, Ziggy ne serait pas entaché de cette terrible tare génétique. Il ne se comporterait pas de la sorte.\nElle replongea cinq ans en arrière, au moment où elle l’avait vu pour la première fois. Il semblait si contrarié d’être venu au monde, criant de tout son corps, agitant ses petits membres dans tous les sens comme s’il cherchait à quoi se rattraper. Sa première pensée ? Je suis désolée, petit bébé. Tellement désolée de t’imposer ça. La sensation délicieusement douloureuse qui l’avait envahie tenait du chagrin, quand bien même elle aurait parlé de « joie ». Elle avait espéré que le torrent impétueux de son amour pour cette drôle de créature au visage rouge laverait sa mémoire du souvenir dégoûtant de cette nuit-là. Mais il avait résisté à la crue, s’accrochant à ses synapses telle une sangsue noire et visqueuse.\nLes yeux injectés de sang, brandissant un doigt menaçant, Renata se posta face à Jane. « Votre rejeton échappe à tout contrôle. Il va falloir y remédier. » Sa colère était si palpable, si justifiée au regard des doutes que Jane nourrissait.\n« Renata », protesta Geoff. Il tendit la main à Jane. « Geoff Klein. Veuillez excuser Renata. Elle est bouleversée.\n– Jane, répondit-elle en lui serrant la main.\n– Bon, eh bien, puisque nous sommes tous ensemble, peut-être pourrions-nous avoir une discussion constructive, dit Mrs Lipmann d’une voix qui trahissait sa nervosité. Puis-je vous offrir du thé ou du café ? À moins que vous ne préfériez de l’eau ?\n– Vous croyez que je me suis déplacée pour prendre un rafraîchissement ? » demanda Renata.\nEn proie à une fascination morbide face aux tremblements qui agitaient le corps de Renata, Jane détourna les yeux. Être témoin des émotions à l’état brut de cette femme, c’était comme la voir nue.\n« Renata », répéta son mari en tendant le bras devant elle comme si sa femme s’apprêtait à se jeter sous les roues d’une voiture.\n« Je vais vous dire pourquoi je me suis déplacée ! Pour m’assurer que son gamin n’approche plus jamais ma fille. »",
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