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  "text": "« Ce n’est rien ! J’étais ravie d’avoir une excuse pour sortir, dit Madeline en essayant de couvrir les pleurs de gratitude de Jane. Maintenant, vite, vite, Ziggy ! On t’habille et on se met au travail ! On aura fini en deux coups de cuillère à pot ! »\nLes problèmes des autres semblaient toujours si faciles à surmonter et leurs enfants tellement plus obéissants, songea Madeline tandis que Ziggy filait dans sa chambre. Elle profita de ce que Jane allait chercher les photos de famille pour regarder autour d’elle. L’appartement, petit mais soigné, ne manqua pas de lui rappeler le deux-pièces qu’elle occupait autrefois avec Abigail.\nMadeline idéalisait cette période de sa vie, elle en avait tout à fait conscience. Elle mettait de côté les soucis d’argent permanents, la solitude de ces soirées où, après avoir couché sa fille, elle ne trouvait rien d’intéressant à la télévision.\nAbigail vivait avec Nathan et Bonnie depuis maintenant deux semaines, et la situation semblait parfaitement convenir à tout le monde. Tout le monde sauf elle. Ce soir, au moment où elle avait reçu le texto de Jane, les petits étaient au lit, Ed travaillait sur un article et elle-même venait de s’installer au salon pour regarder Top Model USA. « Abigail ! » avait-elle appelé, la télécommande en main. Puis elle s’était rappelé la chambre vide, le lit à baldaquin remplacé par un canapé convertible pour les week-ends où Abigail viendrait. Madeline ne savait plus comment se comporter avec sa fille, elle avait l’impression d’avoir été renvoyée de son poste de mère.\nD’habitude, elles regardaient Top Model USA ensemble en mangeant des marshmallows et en critiquant vertement les concurrentes, mais à présent, Abigail vivait heureuse dans une maison sans télé. Bonnie n’était pas une adepte du petit écran. Après le dîner, ils s’asseyaient tous ensemble pour écouter de la musique classique et discuter.\n« N’importe quoi ! s’était exclamé Ed avec mépris quand elle lui en avait parlé.\n– Apparemment, c’est vrai. » Évidemment, quand Abigail venait en « visite », tout ce qu’elle voulait, c’était se vautrer sur le canapé et se gaver de télévision, et comme Madeline se retrouvait dans la position du parent qui gâte, elle la laissait faire. (Si elle avait passé la semaine à écouter de la musique classique et à discuter, elle aussi rêverait de regarder la télévision.)\nLa vie de Bonnie, de A à Z, faisait à Madeline l’effet d’une gifle. (Pas une grosse claque, non, plutôt une petite tape, gentille, condescendante, parce que Bonnie ne ferait jamais de mal à une mouche.) Voilà pourquoi c’était si agréable de pouvoir aider Jane, d’être la personne apaisante, qui apportait réponses et solutions.\n« Je ne trouve pas de colle pour les photos », dit Jane d’un ton inquiet tandis qu’elles posaient tout sur la table.\n« J’ai. » Madeline sortit une trousse de son sac à main et prit un marqueur noir pour Ziggy. « Allez, Ziggy, dessine-nous un super grand arbre ! »\nTout se passait à merveille jusqu’à ce qu’il fasse remarquer : « Il faut ajouter le nom de mon père. Miss Barnes a dit que c’était pas grave si on n’avait pas de photo, qu’on n’avait qu’à écrire le nom de la personne.\n– Eh bien, tu sais que tu n’as pas de papa, Ziggy », répondit Jane calmement. Elle avait toujours essayé d’être le plus honnête possible avec Ziggy sur la question, avait-elle confié à Madeline. « Mais tu as de la chance, parce que tu as tonton Dane, papi et ton grand-oncle Jimmy », reprit-elle en brandissant les portraits de trois hommes souriants comme s’il s’agissait de cartes gagnantes. « Et… on a même cette photo incroyable de ton arrière-arrière-arrière-grand-père qui était soldat !\n– Oui, mais il faut quand même que j’écrive le nom de mon papa juste là. On trace un trait en partant de ma photo jusqu’à ma maman, et un autre jusqu’à mon papa. C’est comme ça qu’on fait. »\nIl désigna l’arbre généalogique que miss Barnes avait dessiné sur la feuille de consignes, parfaite illustration d’une famille nucléaire unie, composée d’une maman, d’un papa et de deux enfants.\nFranchement, miss Barnes devrait repenser cette activité, songea Madeline qui avait elle-même eu sa dose de problèmes en aidant Chloe à faire son arbre. Par exemple, la question de savoir s’il fallait relier Abigail à Ed s’était posée. Délicat, n’est-ce pas ? « Il faudra que tu ajoutes une photo du vrai père d’Abigail, avait suggéré Fred obligeamment en jetant un œil sur le travail de sa sœur. Avec sa voiture ?\n– Absolument pas », avait répondu Madeline.\nFace à Ziggy, elle reprit : « Pas besoin de faire exactement comme miss Barnes. Tout le monde aura un arbre différent. Celui-ci n’est qu’un exemple.\n– Oui, mais il faut écrire le nom de sa mère et de son père. Comment il s’appelle, mon père ? Tu me le dis, maman ? Tu me l’épelles ? Je sais pas comment ça s’écrit. Je vais me faire gronder si j’écris pas son nom. »\nTypique des enfants. Ils avaient le don de flairer les sujets sensibles et poussaient les adultes dans leurs retranchements, en véritables petits procureurs.\nLa pauvre Jane s’était figée.\n« Trésor, commença-t-elle doucement en regardant son fils. Je t’ai déjà raconté cette histoire plein de fois. Ton papa t’aurait adoré s’il t’avait connu, mais, je suis désolée, j’ignore son nom, et je sais que ce n’est pas juste…\n– Mais il faut écrire un nom ici ! Miss Barnes l’a dit ! » Dans sa voix, une pointe d’hystérie familière. Les enfants de cinq ans épuisés sont comme des bâtons de dynamite : à manipuler avec précaution.\n« J’ignore son nom ! » répéta Jane, sans desserrer les dents.\nConsciente que rien ni personne ne peut exaspérer un adulte autant que ses propres enfants, Madeline intervint.\n« Oh, Ziggy, mon grand, tu sais, ça arrive tout le temps. » Pour l’amour du ciel. C’était sûrement vrai, non ? Jane n’était pas la seule mère célibataire dans le coin. Madeline allait avoir deux mots avec miss Barnes dès le lendemain et s’assurer qu’elle ne donne plus ce devoir ridicule aux enfants. Pourquoi vouloir à tout prix faire entrer les familles fracturées dans une petite case bien définie au XXIe siècle ?\n« Voilà ce que tu vas faire ! Tu vas mettre : “Papa de Ziggy”. Tu sais écrire Ziggy, n’est-ce pas ? Oui, bien sûr, c’est ça. »\nÀ son grand soulagement, Ziggy traça une à une les lettres de son prénom, la langue aux commissures des lèvres pour mieux se concentrer.\n« Comme tu écris bien ! » l’encouragea Madeline tout excitée. Elle ne voulait pas lui laisser le temps de réfléchir. « Bien mieux que ma petite Chloe ! Et voilà ! C’est fini ! Ta maman et moi, on va coller les dernières photos pendant que tu dors. Mais avant, c’est l’heure de l’histoire, non ? Et je me demandais, tu serais d’accord pour que ce soit moi qui te la lise ? J’adorerais voir ton livre préféré. »\nZiggy acquiesça en silence, visiblement submergé par le flot de paroles de Madeline. Il se leva, ses petites épaules toutes voûtées.\n« Bonne nuit, Ziggy, dit Jane.\n– Bonne nuit, maman. » Ils s’embrassèrent sans même un regard, tels des époux en guerre, puis, prenant la main que Madeline lui tendait, Ziggy se laissa entraîner dans sa chambre.\nMadeline réapparut dans le salon moins de dix minutes plus tard. Jane, qui collait la dernière photo sur l’arbre généalogique, la regarda.\n« Il s’est endormi en un clin d’œil. En plein milieu de l’histoire, comme dans les films. Je ne savais pas que c’était possible.\n– Je suis tellement désolée, répondit Jane. Tu ne devrais pas avoir à venir ici pour coucher un autre enfant, mais je te suis extrêmement reconnaissante, car je ne voulais pas me lancer dans une conversation avec lui à ce sujet juste avant le coucher et…\n– Chut ! interrompit Madeline en s’asseyant près d’elle, une main sur son bras. Ne me remercie pas. Je sais ce que c’est. L’école maternelle, c’est stressant. Ils sont tellement fatigués.\n– Je ne l’ai jamais vu se mettre dans un tel état, dit Jane. À propos de son père. Je veux dire, j’ai toujours su qu’un jour, ça pourrait poser un problème, mais pas avant qu’il ait treize ou quatorze ans. Je pensais que j’aurais le temps de me préparer, pour savoir quoi dire exactement. Mes parents m’ont toujours dit que, le mieux, c’est encore de dire la vérité, mais tu sais, la vérité n’est pas toujours, pas toujours, euh, la vérité n’est pas toujours…\n– Acceptable, proposa Madeline.\n– Oui. » Jane repositionna le portrait qu’elle venait de coller puis, regardant le résultat : « Il sera le seul de sa classe à ne pas avoir de photo de son père.\n– Ce n’est pas la fin du monde. » Elle toucha la photo du père de Jane qui tenait Ziggy sur ses genoux. « Il a des hommes merveilleux dans sa vie. » Elle sourit à Jane. « C’est dommage qu’il n’y ait pas d’enfants avec deux mamans ou deux papas dans la classe. Quand Abigail était à la maternelle dans les quartiers défavorisés à l’ouest de la ville, il y avait toutes sortes de familles. On est un peu trop tradi ici. On adore penser qu’il y a une grande mixité dans la péninsule, mais en réalité, la seule chose qui nous différencie les uns des autres, c’est notre porte-monnaie.\n– Je sais comment il s’appelle, avoua Jane à voix basse.\n– Tu parles du père de Ziggy ?\n– Oui. Il s’appelait Saxon Banks. » Elle prononça son nom la bouche un peu de travers, comme si elle essayait de reproduire des sons appartenant à une langue étrangère. « Ça sonne bien, hein ? Respectable ? Le nom d’un citoyen comme il faut. Plutôt sexy, avec ça ! Sexy Saxon ! »\nElle frissonna.\n« As-tu jamais essayé d’entrer en contact avec lui ? Pour l’informer, à propos de Ziggy ?\n– En aucun cas. » Une formule plus recherchée que d’ordinaire dans la bouche de Jane.\n« Et pourquoi cela ? dit Madeline en se mettant au diapason.\n– Parce que Saxon Banks n’était pas un garçon comme il faut », répondit Jane d’une voix ridicule et snob en prenant un air de défi. 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