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  "text": "Jane s’arrêta derrière un énorme 4×4 étincelant, feux de détresse clignotant, qu’une femme chaussée de sandales à talons hauts rejoignait à la hâte. Brune, vêtue d’une robe d’été flottante bleue, elle s’excusa d’un geste de la main tout en lui adressant un charmant sourire. Un rayon de soleil se refléta sur l’une de ses boucles d’oreilles, la parant d’un halo de lumière quasi céleste.\nUne Flamboyante. Plus âgée que Jane, mais toujours flamboyante. Indéniablement. Toute sa vie, Jane avait observé ce genre de filles avec une curiosité scientifique. Peut-être une pointe d’émerveillement. Peut-être aussi une touche de jalousie. Elles n’étaient pas nécessairement les plus jolies, mais elles s’apprêtaient avec le plus grand soin, tels des sapins de Noël – pendants d’oreilles, bracelets cliquetants, foulards délicats mais inutiles – et ne cessaient de vous toucher le bras quand elles vous parlaient. Jane avait un faible pour les Flamboyantes. À l’école, sa meilleure amie en était une.\nTout à coup, la femme s’écroula, comme si un être malveillant avait retiré un tapis invisible sous ses pieds.\n« Aïe ! » s’exclama Jane. Puis elle détourna les yeux, de sorte que l’honneur de la malheureuse reste intact.\n« Tu t’es fait mal, maman ? » demanda Ziggy, assis à l’arrière. Il avait toujours peur qu’elle se blesse.\n« Non, répondit-elle. C’est la dame là-bas qui s’est fait mal. Elle a trébuché. »\nJane attendit qu’elle se relève et remonte dans son 4×4, mais non. La tête en arrière, le visage tordu de douleur, elle restait au sol. Le feu passa au vert. Tout devant, une petite voiture avec un macaron « jeune conducteur » démarra en trombe dans un crissement de pneus.\nJane mit son clignotant, s’apprêtant à passer son chemin. Elle emmenait Ziggy à la matinée d’accueil organisée par sa nouvelle école. En dépit des apparences, tous deux étaient très nerveux. Elle tenait à arriver en avance.\n« Elle va bien, la dame ? » demanda le petit garçon.\nJane fut prise de cette étrange sensation de flottement qui se manifestait parfois lorsqu’elle était happée par ses préoccupations ordinaires, et que quelque chose – Ziggy, le plus souvent – venait lui rappeler juste à temps la réaction qu’on attendait d’un adulte sympathique, bien élevé, normal.\nSans Ziggy, elle aurait démarré. Focalisée sur son objectif, emmener son fils à l’école maternelle, elle aurait laissé une femme se tordre de douleur dans le caniveau.\n« Je vais m’en assurer », dit Jane comme s’il n’avait jamais été question d’autre chose dans son esprit. Elle mit ses feux de détresse avant d’ouvrir sa portière, consciente qu’une réticence égoïste l’habitait. Elle a mal choisi son moment pour briller, celle-ci.\n« Est-ce que ça va ?\n– Oui, ça va ! » Esquissant un sourire, la femme essaya de se redresser. Elle gémit, la main sur la cheville. « Je me suis juste tordu la cheville. Quelle imbécile je fais. Je suis descendue de ma voiture pour dire à la jeune fille devant moi d’arrêter d’envoyer des textos. Ça m’apprendra à jouer les cheftaines. »\nJane s’accroupit à côté d’elle. Pas un cheveu ne dépassait de sa coupe mi-longue impeccable. Çà et là sur son nez, des taches de rousseur d’un effet des plus charmants, comme un souvenir d’enfance ensoleillé, que venaient parfaire quelques rides encore fines autour de ses yeux et des boucles d’oreilles extravagantes.\nLa réticence de Jane s’évanouit complètement.\nCette femme lui plaisait. Elle avait envie de lui porter secours.\n(Cela étant, fallait-il en conclure que face à une vieille bique au nez couvert de verrues et au sourire édenté, Jane aurait certes proposé son aide, mais à contrecœur ? Quelle injustice. Quelle cruauté. Elle allait se montrer plus gentille envers cette femme parce qu’elle aimait bien ses taches de rousseur.)\nL’encolure de sa robe était agrémentée d’une broderie ajourée au motif floral très élaboré qui laissait transparaître sa peau bronzée tachée de son.\n« Il faut tout de suite mettre de la glace », dit Jane. Elle connaissait bien les blessures de la cheville pour avoir longtemps joué au netball. Celle de la femme commençait déjà à enfler. « Et la maintenir en l’air. »\nSe mordillant la lèvre, elle regarda autour d’elle dans l’espoir de trouver de l’aide. De la glace… plus facile à dire qu’à faire, se dit-elle.\n« C’est mon anniversaire, annonça la femme tristement. J’ai quarante ans.\n– Joyeux anniversaire. » N’était-ce pas mignon de la part d’une femme de quarante ans de prendre la peine de mentionner qu’elle soufflait ses bougies le jour même ?\nJane jeta un œil à ses pieds. Elle avait les ongles vernis d’un bleu turquoise éclatant ; les talons de ses sandales étaient démesurément fins et dangereusement hauts.\n« Pas étonnant que vous vous soyez fait mal à la cheville, dit Jane. Personne ne pourrait marcher avec ces chaussures !\n– Je sais, mais ne sont-elles pas magnifiques ? » Elle inclina le pied pour mieux les admirer. « Aïe ! Putain, ça fait mal ! Je vous demande pardon. Je suis grossière !\n– Maman ! » Une fillette aux boucles brunes ornées d’un diadème étincelant se montra à la fenêtre du 4×4. « Qu’est-ce que tu fabriques ? Debout ! On va être en retard ! »\nTelle mère, telle fille.\n« Je vois que tu compatis ! Merci, ma chérie ! s’exclama la femme en souriant d’un air contrit. Je l’emmène à la journée d’accueil de son école. Elle est surexcitée.\n– À Pirriwee Public ? demanda Jane, stupéfaite. Mais, c’est là que je vais aussi. Mon fils Ziggy commence l’école en janvier. On emménage dans le coin en décembre. » Qu’elle puisse avoir quoi que ce soit en commun avec cette femme, ou que leurs vies puissent les rapprocher d’une manière ou d’une autre lui paraissait inconcevable.\n« Ziggy ! Comme Ziggy Stardust ? Génial, le nom ! Moi, c’est Madeline. Madeline Martha Mackenzie. Il faut toujours que je donne mon deuxième prénom ! Ne me demandez pas pourquoi ! »\nElle tendit la main.\n« Jane. Juste Jane. Enfin, Jane Chapman. »\n*\nGABRIELLE : L’école s’est retrouvée divisée en deux. C’était comme… je ne sais pas… une guerre civile. Vous étiez soit dans le camp de Madeline, soit dans celui de Renata.\nBONNIE : Non, non, quelle idée affreuse. Ça n’a jamais été le cas. Il n’y a jamais eu deux camps. Nous formons une communauté très soudée. L’alcool coulait à flots. C’était un soir de pleine lune. Tout le monde perd un peu les pédales, les soirs de pleine lune. C’est prouvé.\nSAMANTHA : La pleine lune ? Ah bon. Tout ce que je sais, c’est qu’il pleuvait à verse. J’avais les cheveux tout bouffants.\nMRS LIPMANN : C’est ridicule et parfaitement diffamatoire. Je n’ai rien à ajouter.\nCAROL : J’ai bien conscience de vous rebattre les oreilles avec le club de lecture érotique, mais je suis certaine qu’il s’est passé quelque chose à l’une ou l’autre de leurs petites « réunions » – si vous voyez ce que je veux dire…\nHARPER : Je vous assure, j’ai pleuré quand on nous a annoncé qu’Emily était surdouée. Je me suis dit : c’est reparti ! J’étais déjà passée par là avec Sophia, alors je savais très bien ce qui m’attendait ! Renata était dans la même galère. Deux enfants surdoués. Personne ne peut comprendre le stress que ça engendre. Renata se faisait un sang d’encre pour Amabella. Comment s’adapterait-elle à l’école ? Est-ce qu’elle y serait suffisamment stimulée ? Ce genre de choses. Alors quand ce gamin qui porte ce nom ridicule, ce Ziggy, a fait ce qu’il a fait – sans compter que l’année scolaire n’avait même pas commencé ! – Renata a été bouleversée, et ça se comprend. C’est cet incident qui a tout déclenché.",
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