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  "text": "« Une soirée quiz entre parents d’élèves ? s’étonna Mrs Patty Ponder. On dirait plutôt une émeute. Qu’est-ce que tu en penses, ma petite chatte ? »\nAucune réaction. Marie-Antoinette somnolait sur le canapé, indifférente aux hurlements vibrants de colère qui perçaient l’air froid de la nuit calme. D’une certaine manière, Mrs Ponder, elle, les vivait comme une atteinte personnelle. Comme si toute cette rage était dirigée contre elle. (Elle avait grandi auprès d’une mère colérique.)\nSon atelier de couture donnait directement sur la cour de récréation de Pirriwee Public.\n« Maman, tu es folle ? Tu ne peux pas vivre aussi près d’une école primaire », avait décrété sa fille quand elle avait commencé à parler d’acheter la maison.\nMais elle adorait entendre l’incroyable brouhaha de voix enfantines à intervalles réguliers dans la journée, et comme elle ne se déplaçait plus en voiture, elle n’avait que faire des embouteillages dans la rue, causés par ces énormes véhicules que tout le monde conduisait aujourd’hui, et ces femmes affublées d’immenses lunettes de soleil qui se penchaient sur leur volant pour échanger à tue-tête des informations de la plus haute importance concernant le cours de danse de Hariette et la séance d’orthophonie de Charlie.\nComme elles prenaient leur rôle de mère au sérieux ! Il fallait les voir, avec leur petit visage affolé, leur démarche dynamique et leur air important lorsqu’elles pénétraient dans l’école, fesses moulées dans leur tenue de gym, queue-de-cheval au vent, regards rivés sur l’écran de leur téléphone portable au creux de la main telle une boussole. Voilà qui faisait beaucoup rire Mrs Ponder. Avec tendresse, bien sûr. Elles lui rappelaient ses trois filles et étaient toutes si jolies !\n« Comment allez-vous, ce matin ? » s’écriait Mrs Ponder au passage des mamans, les jours où elle prenait son thé sur le porche ou arrosait son jardin.\n« Débordée, Mrs Ponder ! Ça n’arrête pas ! » répondaient-elles invariablement en tirant leurs enfants par le bras sans ralentir le pas. Elles se montraient charmantes, amicales et… un rien condescendantes. C’était plus fort qu’elles. Mrs Ponder était si vieille, et elles, si occupées !\nAvec les pères, de plus en plus nombreux à emmener les enfants à l’école, ce n’était pas pareil. Le plus souvent, ils prenaient leur temps, affichant en passant une désinvolture mesurée. Aucun problème. Situation sous contrôle. C’était le message. Mrs Ponder les observait eux aussi d’un air amusé. Avec tendresse, bien sûr.\nMais pour l’heure, l’attitude des parents d’élèves de Pirriwee laissait à désirer. Elle approcha de la fenêtre et écarta le rideau en dentelle. L’école avait récemment fait poser une grille de protection à ses frais après qu’une balle de cricket avait brisé une vitre et manqué d’assommer Marie-Antoinette. (Un groupe de garçons de CM2 lui avaient offert une carte d’excuses peinte à la main qu’elle gardait sur son réfrigérateur.)\nDe l’autre côté de la cour se trouvait une bâtisse en pierre de grès sur deux niveaux, dont le second accueillait une salle de réception qui ouvrait sur un grand balcon avec vue sur l’océan. Mrs Ponder y était entrée à plusieurs occasions : une conférence donnée par un historien de la région, un déjeuner organisé par la Société des amis de la bibliothèque. Elle ne manquait pas de cachet. Parfois, d’anciens élèves y célébraient leur mariage. C’était également là que devait avoir lieu la soirée quiz. Objectif : récolter des fonds pour acheter des tableaux numériques interactifs. Des quoi ? Peu importait. Mrs Ponder y avait, bien entendu, été invitée. Bizarrement, sa proximité avec l’école lui conférait un genre de statut honorifique, alors même qu’aucun de ses enfants ou petits-enfants n’y avait été scolarisé.\nChaque semaine, les élèves participaient à l’assemblée de l’école dans cette même salle. Aussi, le vendredi matin, Mrs Ponder s’installait dans son atelier de couture avec une tasse de thé noir English Breakfast et un gâteau sec au gingembre. Le chant des enfants qui flottait jusqu’à elle lui tirait systématiquement des larmes. Elle n’avait jamais cru en Dieu, mais lorsqu’elle entendait des enfants chanter…\nRien à voir avec le torrent de grossièretés qui lui parvenait à présent. Non qu’elle soit particulièrement prude (sa fille aînée jurait comme un charretier), mais entendre quelqu’un hurler comme ça dans un lieu d’ordinaire empli de rires et de cris d’enfants était aussi navrant que déconcertant.\nDerrière sa fenêtre zébrée de gouttes de pluie, elle vit soudain des gens sortir par les portes du rez-de-chaussée, déclenchant l’éclairage automatique. La zone pavée autour de l’entrée de l’école s’illumina, tel un théâtre au lever du rideau. Un voile de brume accentuait l’effet dramatique.\nQuelle étrange vision.\nLes parents d’élèves de Pirriwee avaient un penchant des plus déroutants pour les soirées costumées. Organiser une simple soirée quiz ne suffisait pas, non. À en croire le carton d’invitation, un petit futé avait décidé que ce serait une « soirée Audrey & Elvis ». Ces dames devaient toutes se déguiser en Audrey Hepburn, et ces messieurs en Elvis Presley. (Voilà qui avait donné à Mrs Ponder une raison supplémentaire de ne pas participer : elle avait toujours eu les soirées costumées en horreur.) Apparemment, la version la plus populaire d’Audrey Hepburn était l’élégante Holly Golightly de Diamants sur canapé : longue robe noire, gants blancs et collier de perles. Les hommes quant à eux avaient massivement choisi de rendre hommage au King dans les dernières années de sa vie : combinaison blanche à paillettes, faux diamants et décolleté en V. Les pauvres, ils avaient l’air parfaitement ridicules.\nSous le regard observateur de Mrs Ponder, un clone du King décocha un coup de poing en pleine mâchoire à un autre qui, basculant en arrière, entra en collision avec une réplique d’Audrey, avant d’être éloigné sans ménagement par deux autres Elvis venus de derrière. Le visage enfoui dans les mains, une seconde Audrey se détourna de ce spectacle visiblement insoutenable. Quelqu’un cria : « Arrêtez ! »\nEn effet. Que penseraient vos magnifiques enfants !\n« Devrais-je appeler la police ? » se demanda Mrs Ponder à haute voix, mais elle entendit bientôt le hurlement lointain d’une sirène et celui, continu, d’une femme sur le balcon.\n*\nGABRIELLE : Ce n’était pas comme si les mères avaient été entre elles, vous savez. Sans les pères, ce ne serait jamais arrivé. Ça a sans doute commencé à cause des mères. Nous étions les principales protagonistes, si on peut dire. Les mamans. Je déteste ce mot. Maman. Ça manque de distinction, vous ne trouvez pas ? Je préfère dire mère. Ça sonne moins rond. Je n’ai pas une bonne image de mon corps, à propos. Mais qui n’a pas de complexes, hein ?\nBONNIE : Tout ça n’était qu’un terrible malentendu. Certains ont eu des mots blessants et ensuite, tout est parti en vrille. Comme toujours. Si on remonte à la source d’un conflit, il y a toujours quelqu’un à qui on a fait de la peine, vous ne croyez pas ? Divorces. Guerres mondiales. Procès. Euh, peut-être pas tous les procès. Je peux vous offrir une infusion ?\nMRS LIPMANN : Une tragédie, c’est profondément regrettable, et nous tâchons tous d’aller de l’avant. Je n’ai rien à ajouter.\nCAROL : À mon avis, c’est à cause du club de lecture érotique. Mais ça n’engage que moi.\nJONATHAN : Le club de lecture érotique n’avait rien d’érotique, ce n’est un secret pour personne.\nJACKIE : Vous savez quoi ? Ma vision des choses, c’est que l’enjeu est féministe.\nHARPER : Un enjeu féministe ? Qui a dit une chose pareille ? Enfin, quand même ! Je vais vous dire ce qui a tout déclenché. L’incident lors de la journée d’accueil des maternelles.\nGRAEME : D’après ce que j’ai compris, tout cela tient à la bataille acharnée que se livrent les mères au foyer et celles qui font carrière. Comment ils appellent ça, déjà ? Mummy Wars. Mon épouse est restée en dehors de ça. Elle n’a pas de temps à perdre.\nINSPECTEUR ADRIAN QUINLAN : Que les choses soient claires. On n’est pas au cirque, là. Il s’agit d’une enquête pour meurtre.",
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