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  "text": "L’air est étincelant à cette heure-là, la cuisine baignée de soleil. J’entends les volets qui s’ouvrent à l’étage, les pas des enfants dans l’escalier. La maison se réveille.\nMes enfants sortent les bols du placard, me demandent si j’ai bien dormi (est-ce que ça ne devrait pas être plutôt à moi de le faire ?). Le rituel du petit déjeuner se déploie en douceur, mais il m’agace moins que celui du dîner (je ne sais pas pourquoi, mais j’éprouve pour mes enfants une tendresse particulière quand ils sont en pyjama). Pendant ce temps, mon mari lance une musique brésilienne qui se marie parfaitement avec l’odeur du pain grillé et l’atmosphère paisible du dimanche matin.\nAlors que je suis en train de finir mon café, mon mari se penche à mon oreille et me glisse : « Il faudra qu’on trouve un moment pour parler. » Puis, après une courte pause, il ajoute : « C’est important. » Je suis mortifiée, mais je n’affiche aucune réaction. C’est le moment ou jamais d’être une beauté froide. Je reprends une gorgée de café pour retrouver mon souffle.\nJe suis certaine que mon cœur a raté un battement. J’ai lu un article très sérieux sur le syndrome du cœur brisé. Les Japonais ont même un nom pour ça, le Tako-Tsubo. En France, les médecins parlent plutôt de sidération myocardique : le cœur s’arrête à cause d’un chagrin brutal, puis il repart. Mais je sais que mourir d’amour n’est pas réservé aux héroïnes des romans du XVIIe siècle. Je place discrètement ma main sur ma poitrine : je sens la contraction de mon cœur derrière mon sternum, les valves et les ventricules qui se ferment un instant. Tout va bien.\nMon mari a prononcé cette phrase assassine en se penchant vers moi, la main en bas de mon dos. Pourquoi a-t-il posé sa main sur moi ? Pour atténuer le choc de l’annonce en créant un contact physique entre nous ? Est-ce au contraire une manière de me signifier que ce qu’il a à me dire est important sans être grave ? Qu’on doit trouver un moment pour parler mais que je n’ai aucune raison de m’inquiéter ? Ou est-ce une façon de faire bonne figure devant les enfants ? Est-ce qu’il m’a chuchoté ces mots devant eux parce qu’il craignait ma réaction ? C’est lâche de les utiliser comme bouclier, et ça ne lui ressemble pas.\nMon mari reprend le cours de la conversation comme si de rien n’était. Son café terminé, il monte prendre sa douche pendant que je reste assise à la table du petit déjeuner. Je cherche un objet vert autour de moi, n’importe quoi dans mon champ de vision qui puisse m’assurer que je n’ai pas à m’inquiéter. Mais je n’en trouve aucun. Mon regard s’arrête sur l’horloge de la cuisine, elle est bleu canard : ne peut-on pas considérer qu’elle est vert foncé ?\nMes enfants me parlent, mais je ne comprends plus le sens de leurs paroles. Pendant une minute, ils s’expriment dans une langue lointaine et incompréhensible que je n’arrive pas à déchiffrer. « Maman ? Ça va, maman ? »\nJ’aimerais leur répondre que non, ça ne va pas, parce que mon mari va me quitter ce soir. Ou, pour le formuler d’une manière qui devrait davantage les concerner : votre père va me quitter ce soir, vous comprenez ? On vous l’annoncera la semaine prochaine après le dîner, probablement mercredi soir, quand nous aurons pris le temps de choisir les mots et le moment pour le dire. On sera assis tous les quatre autour de cette même table, votre père se lèvera pour couper la musique, il reviendra vers moi, posera une main solennelle sur mon épaule, s’assoira à son tour, et parlera le premier : « Les enfants, votre mère et moi, on a quelque chose d’important à vous dire. » Il aura une manière très adulte de formuler les choses. Il vous rappellera que nous vous aimons très fort et que notre séparation ne change rien à cela. Il vous dira que ce n’est pas votre faute et que nous restons malgré tout une famille.\nCette scène que je visualise sans effort (je l’ai tant de fois imaginée) me procure un apaisement inattendu. Je n’étais pas folle. Mes angoisses étaient fondées, ma crainte légitime. J’avais toutes les raisons du monde de m’inquiéter : mon mari avait bien pour projet de me quitter.\nPourtant, ce n’est même pas ma plus grande peur. J’ai peur qu’il parte, qu’il demande le divorce, qu’il me trompe, qu’il soit toujours épris de son amour de jeunesse, qu’il tombe amoureux d’une collègue, qu’il soit homosexuel, qu’il n’éprouve plus aucune passion pour moi. La liste de mes peurs est longue, mais il y en a une qui dépasse toutes les autres jusqu’à me donner le vertige. Ma plus grande peur est que l’on dise un jour de nous : cet homme a passé trente-cinq ans avec une femme qui n’était pas la bonne.\nLa douleur est tenace, c’est une pieuvre qui s’agrippe autour de mon cœur et le comprime. J’ai mal partout et je n’entends plus rien, mais je suis soulagée. En me quittant, mon mari va rectifier la situation, corriger le tir. Il prend toujours les bonnes décisions, il a très souvent raison (sur sa lecture de Proust, sur l’itinéraire à choisir pour éviter le monde sur la route, sur ses analyses géopolitiques du Moyen-Orient). J’ai une confiance aveugle en son jugement : son cœur bat droit et c’est un excellent père. S’il part, c’est que c’est la bonne chose à faire et le bon moment pour le faire. Je n’ai qu’à me laisser porter. Je n’ai pas à m’inquiéter ou à m’occuper de quoi que ce soit. Je peux me laisser quitter les yeux fermés.\nMon soulagement atténue ma douleur. C’est la délivrance qui survient quand ce qu’on redoute finit par se produire. Quand on joue à cache-cache et que notre cachette est découverte. Quand ce proche qu’on aimait tant, malade depuis longtemps, décède. Quand le personnage principal du film d’horreur se fait attraper par la bête monstrueuse qui ne cessait de le traquer. C’est bon. Je n’ai plus rien à craindre, car ce qui devait arriver est arrivé. Et même : je n’ai plus rien à craindre, car le pire est arrivé.\nJ’avais peur que mon mari ne meure d’envie de divorcer, mais qu’il n’ait pas le courage de passer à l’acte. Plus le temps passait et moins sa présence dans notre lit chaque soir me garantissait qu’il avait vraiment envie d’être là. Je savais que notre mariage, nos deux enfants et notre maison le maintenaient de force auprès de moi. Paradoxalement, j’étais plus rassurée quand nous venions tout juste de nous rencontrer. Son amour pour moi était alors plus pur car rien ne le retenait à mes côtés. Aujourd’hui, je voudrais le crier partout autour de moi, le dire à toutes les femmes qui attendent le mariage comme ultime preuve d’amour : le mariage ne garantit rien, sinon qu’il ne vous avouera pas vous avoir trompée avec une collègue car il aurait alors trop à perdre. Je ne parle même pas d’avoir des enfants avec l’homme qu’on aime : le voilà retenu à vous pendant des années sans désir.\nQuand on a un amoureux à l’école primaire, tout peut se jouer le temps d’une récréation. Au collège c’est une semaine : le lundi on est ensemble, et après le dernier cours du vendredi c’est terminé. Au lycée, c’est peut-être un mois ou deux : on tombe amoureux en septembre, tout est fini à la Toussaint. Voilà déjà les délais de la rupture qui s’allongent. Pendant la vingtaine, la séparation peut prendre une année entière ; mais pourvu que l’un des deux manque de courage, et c’est deux années de plus au compteur. À partir de quarante ans, on met au moins dix ans à se séparer. Dix ans entre le moment où l’on constate que ça ne fonctionne plus et le moment où l’on se décide à partir.\nPar chance, mon mari n’est pas lâche. J’ai toujours admiré sa franchise ; même si cela ne va plus vraiment dans mon sens, on peut dire que mon mari est une personne merveilleuse de ce point de vue-là. Il ne retardera pas pendant des années ce qui nous pend au nez. Il va me quitter d’un coup sec, du jour au lendemain. Ce matin nous nous sommes levés mariés, demain nous nous réveillerons séparés (quel vertige de penser que sa bouche me sera bientôt interdite, que je n’aurai plus le droit de m’approcher pour l’embrasser, que je ne pourrai plus parler de lui en disant « mon mari »).\nIl est facile de reconnaître une première fois, mais on sait rarement qu’on est en train de vivre une dernière fois. Comment aurais-je pu deviner que c’était notre dernier lundi insouciant ? Le dernier dîner avec nos amis ? La dernière fois qu’il me faisait l’amour (si j’avais su, j’aurais imprimé dans la mémoire de mon corps chacun de ses allers-retours en moi, son souffle dans mon cou, la manière dont il m’a retournée sur le matelas) ? Et puis, à une autre échelle, comment aurais-je pu prévoir que ce serait notre dernier Noël en famille ? Le dernier anniversaire de notre fille fêté tous ensemble ? Nos dernières vacances à quatre ? Si l’on pouvait identifier nos dernières fois avec autant d’évidence que nos premières, il est certain que des milliers de moments seraient vécus plus intensément.\nC’est fini. Mon mariage s’effondre, c’est un échec (une rupture l’est toujours). Pour autant, je ne sais pas si je regrette d’avoir choisi cette vie d’amoureuse. Car on a tous, à un moment, une décision à prendre : choisir d’aimer ou d’être aimé. Il n’existe aucun couple où l’amour se donne à égalité, ce n’est pas vrai. Alors il faut déterminer quelle vie amoureuse on souhaite mener : serons-nous celui qui reçoit ou celui qui donne ?\nAvant de rencontrer mon mari, j’ai vécu une histoire avec un jeune homme qui m’aimait plus que moi je l’aimais. Deux années avec Adrien, à m’endormir avant lui le soir, deux années sans chagrin mais sans passion. Avec mon mari, j’ai tout de suite su que ce serait l’inverse, que le rapport de force serait à son avantage. Alors j’ai hésité. Je l’ai même quitté quelques mois après notre première rencontre pour redonner une chance à Adrien. Deux semaines de battement, bercée par le bruit des vagues. Mais j’ai finalement choisi mon mari. J’ai quitté Adrien et le bord de mer, j’ai renoncé au confort d’être aimée, et je suis retournée auprès de mon mari pour de bon. Aimer me semblait être le choix le plus noble. Et puis, mon attirance pour lui était telle que je me suis sincèrement demandé comment j’allais faire si je ne le voyais pas chaque jour de ma vie. Sa manière de parler, de se déplacer dans une pièce, de bouger les mains : tout en lui m’a immédiatement bouleversée. Respirer le même air que lui, partager son lit, partir en vacances avec lui : tout cela me semblait être un privilège qui ne se refuse pas. Bref, le charisme de mon mari a faussé mon jugement.\nAujourd’hui, je ne dirais pas que je regrette ce choix, mais je me rends compte que le prix à payer était très lourd, bien plus lourd que ce que j’avais anticipé. Si j’avais choisi d’être aimée plutôt que d’aimer, j’aurais sans doute été une meilleure mère, j’aurais aussi eu la disponibilité d’esprit nécessaire pour former de belles amitiés et avoir de vraies ambitions de carrière.",
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