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  "text": "Lorsque mon mari commence à fermer les volets de la chambre, c’est le geste de trop. Je suis derrière lui, son corps est penché au-dessus du vide pour attraper le crochet. Ça fait des années qu’on se dit qu’il faudrait qu’on installe un autre système, le crochet est bien trop éloigné, on doit se mettre sur la pointe des pieds pour l’atteindre, c’est très dangereux, on se le répète si souvent. Je m’approche de mon mari, je suis juste derrière lui, mon souffle dans son cou, l’idée m’effleure de le pousser. Est-ce que j’aurais la force de le faire passer par-dessus la barre d’appui ? Et s’il s’accroche à la balustrade, serais-je capable d’appuyer sur ses doigts pour qu’il tombe dans le vide ? Je sais que oui. Aucune lumière en face, aucun vis-à-vis compromettant, aucun voisin sorti promener son chien tardivement. Je sais que je ne risque rien. C’est à moi qu’appartient la décision : est-ce que mon mari mérite de vivre ? Je n’ai aucun mal à l’imaginer inconscient sur le sol, le crâne fracassé, le sang inondant son cerveau. J’ai encore moins de mal à m’imaginer en veuve inconsolable (le noir va bien aux blondes) – cette femme qui avait tout pour être heureuse, et dont un stupide accident a changé le cours de l’existence. J’hésite, renonce et recule. C’est sûrement une vengeance disproportionnée pour le punir de m’imposer de dormir les volets fermés. À la place, des larmes rouges, furieuses, jaillissent de mes yeux secs comme deux volcans en éruption. Pourquoi est-il incapable de la moindre concession ?\nEn se retournant, mon mari me découvre en larmes (pourquoi n’a-t-il pas l’air surpris ?). Il se penche vers moi et me demande ce qui ne va pas. Je ne peux raisonnablement pas lui expliquer que dormir dans le noir commence à me rendre folle, que j’envisage sérieusement depuis lundi de me révolter contre cette injustice structurelle et de le punir pour ça. Je ne me vois pas lui raconter que je viens d’imaginer son meurtre, tout en me demandant comment je m’habillerais pour son enterrement (j’ai une robe noire de la saison dernière qui irait très bien, mais est-ce que ça ne serait pas plus opportun d’acheter une nouvelle tenue pour l’occasion ?). Je ne peux pas non plus lui dire que je m’en veux d’avoir pris un risque aussi inconsidéré en couchant avec Pierre pendant l’anniversaire de notre fille. Et puis, je ne peux pas lui avouer que j’attends toujours des explications pour la clémentine, que je voudrais savoir une fois pour toutes pourquoi il a choisi ce fruit ridicule pour me représenter. Je ne peux même pas revenir à la charge, le pousser dans ses retranchements : est-ce que tu es sûr que tu ne m’as pas dit que tu m’aimais dans ton sommeil dans la nuit de mercredi à jeudi ? Comment peux-tu en être aussi certain, peut-être parles-tu en dormant sans le savoir ? Qu’est-ce qui te permet de remettre en cause la véracité de mes perceptions, d’autant plus que moi, je ne dormais pas ? Et pourrais-tu m’expliquer pourquoi tu n’as pas repris ma main sur le canapé mardi soir quand nous regardions la télévision ?\nComme je ne peux raisonnablement pas lui dire la vérité, je trouve autre chose. Je murmure : la famille, les enfants, le travail, le couple. Je mélange mes vraies peines avec les premiers reproches qui me passent par la tête. Un flot confus dont mon mari ne peut rien démêler, à part que je regrette que nos moments à deux se fassent de plus en plus rares. Il me répond que nous sommes bientôt en vacances et que nous passerons plusieurs semaines ensemble.\nJe m’en veux d’avoir craqué devant mon mari. C’était bien la peine de jouer la femme forte pour me mettre à pleurer le soir de son jour préféré. C’était bien la peine de faire attention à mon maquillage, maintenant mon mascara a coulé partout sur mes joues. En plus, comme j’ai pleuré, je peux être sûre que mon mari ne me fera pas l’amour ce soir. Il ne couche jamais avec moi s’il m’a vue pleurer au cours des dernières vingt-quatre heures (est-ce que les larmes le dégoûtent ?).\nUne fois calmée, j’ose néanmoins lui demander de me raconter notre journée. J’essaie de ne pas le faire trop souvent. Parfois, quand il est fatigué ou qu’il n’a pas envie, il refuse. Mais ce soir, il accepte avec douceur de se prêter au jeu.\nL’idée est simple : il doit me décrire, de son point de vue, la journée que l’on vient de passer ensemble, du petit déjeuner au coucher. L’exercice consiste à mettre des mots sur ce que nous avons vécu ensemble. Je préfère ses mots aux miens car je fais davantage confiance à son interprétation des faits, souvent plus objective que la mienne. Et puis j’ai remarqué qu’il avait tendance à supprimer de son récit les ennuis, les contrariétés, les bâillements et les soupirs, qui dans mon monde à moi prennent souvent tant de place qu’ils éclipsent tout le reste.\nIl me raconte son réveil matinal, sa bonne humeur du samedi, son jus d’orange pressé, son footing autour du lac, le petit déjeuner avec les enfants à son retour, une chronique à la radio sur un sanglier domestique qui les a beaucoup fait rire tous les trois, notre discussion dans la salle de bains, le passage à la bibliothèque avec les enfants où il a croisé les parents d’un camarade de classe de notre fils, son père est avocat, sa mère est pilote de ligne, il faudrait qu’on les invite à dîner un soir, la préparation de la fête de notre fille, son bonheur de la voir heureuse entourée de ses amis, les courses chez le marchand de fruits et légumes, il est aussi passé à la chocolaterie m’acheter une tablette à la framboise, le retour à la maison en voiture, l’émission sur la crise écologique à la radio qui l’a laissé pensif, est-ce qu’on en fait assez ? dans quel monde vont grandir nos enfants ?, le jeu de société tous les quatre après le dîner, son attendrissement face à la bienveillance dont fait preuve notre fils envers sa petite sœur, leur complicité aussi, le plaisir du verre de vin une fois les enfants couchés, ce vin qu’il adore et dont Pierre lui rapporte une caisse de Bordeaux tous les ans, Pierre qu’il a trouvé bizarre cet après-midi il ne saurait dire pourquoi, notre fille qui apparaît dans l’encadrement de la porte, la télévision sans intérêt, sa fatigue soudaine, le lit, sa montre d’anniversaire à laquelle il fait très attention déposée sur la table de nuit, il se demande s’il ne l’a pas abîmée hier d’ailleurs, mes pleurs de fatigue, et enfin moi, qui me tourne vers lui sur l’oreiller une fois calmée, il connaît ce regard : je vais lui demander de raconter notre journée de son point de vue.\nJe suis attentive à chaque mot. Éblouie, j’observe notre monde depuis la fenêtre d’en face. Puis mon mari me demande de me déshabiller. Encore une fois, il me fait l’amour le jour où j’ai couché avec un autre homme (je commence à croire à la puissance de son instinct masculin). Je suis si heureuse. Je n’aurais jamais osé espérer une chose pareille : déjà parce que je venais de pleurer, mais aussi parce qu’on a déjà fait l’amour jeudi soir. Une fois par semaine, c’est raisonnable, et c’est notre moyenne (j’ai nos statistiques bien en tête, notées quelque part dans un carnet, et elles sont proches de la moyenne des Français). Une fois par semaine, c’est respectable, ni trop ni trop peu. Pas de quoi se vanter auprès de Nicolas lors de leurs soirées entre hommes, mais pas de quoi rougir non plus. À quarante ans, une fois par semaine, c’est dans la norme. Et c’est ce que je veux être, normale.\nUne fois qu’il a terminé, il m’embrasse avant de se retourner de son côté du lit pour s’endormir. Je déteste quand il se met dos à moi, mais si c’est ainsi qu’il dort le mieux, est-ce que je peux légitimement lui en faire le reproche ? Est-ce qu’un mari est tenu de dormir face à sa femme ? Comment font les autres couples ?\nImmédiatement, mon corps se met à me démanger. Je n’arrive pas à dormir malgré les pressions que j’exerce au creux de mon poignet avec mon majeur et mon index. Les questions qui m’apaisent habituellement restent sans effet. Même la berceuse que j’ai inventée ne m’est elle aussi d’aucun secours :\nCesse ton chagrin, cesse ton chagrin\nIl dit qu’il est certain, il dit qu’il est certain\nQu’il m’aimera demain, qu’il m’aimera demain\nJe pense à mon corps qui me démange et au corps de mon mari si près du mien mais que je n’ai plus le droit d’approcher (quel vertige de penser qu’il y a moins de dix minutes il était en moi). J’entends au rythme de sa respiration qu’il ne dort pas. Son souffle est légèrement trop rapide, au mieux fait-il semblant. Mais je suis formelle : mon mari ne dort pas (s’il y a bien une chose que je sais repérer, c’est son sommeil). Je dois l’empêcher de dormir en ne dormant pas moi-même. Il m’entend me retourner, me gratter, penser (je ne crois pas qu’il puisse véritablement m’entendre penser ; en revanche, je sais qu’un cerveau consomme beaucoup d’énergie quand il est en pleine réflexion, est-ce cette chaleur que mon mari ressent ?).\nNous sommes couchés depuis plus d’une heure. À présent, je n’ose plus bouger. Je sens que mon mari m’en veut de ne pas dormir. Ma présence réprobatrice dans le lit l’épuise. Et il est vrai que mes reproches sur son sommeil sont nombreux : est-ce qu’il a vraiment besoin du noir complet ? Pourquoi se met-il dos à moi ? Ne pourrions-nous pas dormir collés l’un contre l’autre ? Pourquoi est-il toujours si simple pour lui de s’endormir même quand nous avons passé une journée difficile, alors que moi je peux y mettre des heures ?\nTout à coup, il se retourne et se penche au-dessus de moi. Je sursaute puis me fige. Son visage est tout près du mien, il lève la main vers moi. Le temps ralentit, il ne coule presque plus. Mon mari va saisir mon cou et le serrer très fort. Il va le comprimer jusqu’à couper ma respiration. Il n’en peut plus de m’entendre penser et de sentir que je le regarde. Il sait que j’enregistre nos conversations et que je les réécoute sur mon téléphone. Il sait pour Pierre. Il se sent épié. Il va m’étrangler, même si en réalité c’est lui qui étouffe. Il veut me faire disparaître. Je vais mourir entre ses doigts parce qu’il n’en peut plus. Mon mari est au-dessus de moi, il s’avance, sa main se pose sur mon cou. Je ne vais pas me débattre. Je ne vais ni crier ni résister.\nMon mari s’approche tout près de mon visage et m’embrasse sur la joue :\n– Tu ne dors pas, ma douce ?",
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