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  "text": "Quand j’arrive au club de tennis, Lucie est déjà là. Alors qu’elle s’approche de moi (on se retrouve à mi-chemin), je suis sur le point de la complimenter sur ses cheveux (elle est visiblement allée chez le coiffeur). Mais j’ai retenu la leçon avec mes remarques élogieuses sur la robe de Louise mardi soir, on ne m’y reprendra plus. Et puis moi aussi je suis allée chez le coiffeur cette semaine, pourquoi Lucie n’y fait-elle pas allusion ? Pourquoi serait-ce toujours à moi de me rabaisser avec des paroles attentives ?\nJouer fait grimper mon rythme cardiaque et c’est agréable, car pour une fois mon mari n’y est pour rien. J’aime l’effort physique, pourtant je ne cherche pas à me dépasser. Lucie est mauvaise joueuse, moi je suis plutôt joyeuse perdante. Je me laisse toujours aller au dernier moment, même lorsque j’ai l’avantage. J’accepte de perdre comme si l’échec faisait partie de moi : je me soumets. Je n’ai en moi aucune hargne, mais je suis à l’aise avec cette idée. Je n’ai pas besoin de dominer pour me sentir exister.\nAprès notre partie, nous allons prendre un café dans le bar du club qui donne sur les courts. Je parle de mon mari, de mes enfants, de mes élèves, de nos projets de vacances pour cet été ; Lucie me parle de Pierre, de sa fille, de sa promotion, de l’avancée des travaux dans leur maison de campagne.\n– Tu ne sais pas la dernière de Marion ?\nL’évocation de Marion, la sœur de Lucie, me sort immédiatement de ma torpeur (la discussion me passionnait peu). Marion a quarante ans comme moi. Elle est professeure de littérature à l’université, publie des livres sur l’amour courtois, est invitée à la radio pour parler de poésie médiévale. Elle s’est mariée deux fois et n’a pas eu d’enfant. C’est une très belle femme (de belles mains, de longs cils, un charme fou), mais surtout, c’est la personne à côté de laquelle on espère être assis à un dîner : celle qui s’anime lorsqu’elle parle, qui a toujours l’air d’avoir des anecdotes à raconter, celle qu’on entend rire depuis la cuisine. Je n’ai rencontré Marion que deux ou trois fois, mais j’ai de ses nouvelles régulièrement par l’intermédiaire de Lucie, qui se plaint souvent des exubérances de sa sœur aînée. L’année dernière, Marion a débarqué chez elle en pleurs – elle portait une robe de mariée couverte de saletés, et ses yeux étaient noirs du maquillage qui avait coulé. Marion avait été abandonnée devant l’autel, comme dans les films : un mariage secret avec quatre témoins, le futur marié qui change d’avis une heure avant la cérémonie et qui s’enfuit en Angleterre avec sa jeune thésarde. Lucie m’a raconté cette histoire, exaspérée par les drames perpétuels de la vie de sa sœur. Moi je suis restée frappée longtemps par cette scène. J’imaginais Marion en robe de mariée dans le métro, pieds nus, ses escarpins à la main, en pleurs, la coiffure défaite, les yeux noirs de mascara : quelle image romanesque et sublime.\nLucie m’apprend que sa sœur vit de nouveau le grand amour avec son deuxième mari.\n– Mais ça ne va pas durer. J’attends la prochaine catastrophe, ajoute-t-elle.\n– Pourquoi es-tu si défaitiste ? Les amours de Marion sont-elles condamnées à être malheureuses ?\n– Je suis persuadée d’une chose. Si ma sœur est tant obsédée par l’amour, c’est parce que ça l’empêche de penser à ses vrais problèmes. L’amour est un divertissement ! C’est tellement plus simple de pleurer le lundi à cause de son premier mari dont elle dit qu’elle sera amoureuse toute sa vie, tout en se remettant le mercredi avec son deuxième mari, après avoir vécu une passion fulgurante avec un homme rencontré dans un train la semaine précédente… C’est plus facile de pleurer à cause d’un homme que de penser à son cancer qui ne la lâche pas depuis dix ans, ou au fait qu’elle n’a pas pu avoir d’enfant.\nFascinée, j’écoute le discours très élaboré de Lucie sur l’amour comme divertissement, tout en me demandant ce qu’il y a de Marion en moi.\nJe voudrais poursuivre cette conversation : pourquoi Marion vit-elle des histoires aussi intenses et pourquoi semblent-elles toujours vouées à l’échec ? Pourquoi son cœur bat-il plus fort que les autres cœurs de son entourage ? Mais Lucie n’a pas besoin de prononcer un mot pour que je comprenne qu’elle préfère changer de sujet. Elle n’a pas besoin de parler parce qu’elle rougit – ses émotions visibles sur ses deux joues comme deux panneaux signalétiques me laissent perplexe : comment fait-elle pour avoir l’air mystérieuse auprès de Pierre si ses joues la trahissent ?\nC’est à ce moment-là que je saisis quelque chose d’essentiel au sujet de Lucie, un aspect de sa personnalité qui m’échappait encore. J’en avais l’intuition, mais il me manquait le mot : Lucie est pudique. J’ai enfin trouvé son troisième mot existentiel. Lucie est précise, opiniâtre et pudique.\nQuand je ne suis pas trop absorbée par mes propres pensées (qui concernent dans un pourcentage inquiétant mon mari – c’est difficilement quantifiable, mais je dirais approximativement à 65 %), je joue à un jeu qui peut durer des mois, voire des années. Je me demande comment je pourrais décrire une personne de mon entourage en trois mots. C’est moins une tentative de description qu’une véritable quête existentielle : trouver les trois mots qui capturent ce qui fait qu’une personne est très exactement qui elle est et personne d’autre. Par exemple, j’ai fini par déterminer que Louise était fantasque, bruyante et franche, et que Nicolas était élégant, contenu et prévenant – mais il m’a fallu un long moment avant de valider chacun de ces termes (ainsi, le premier des trois mots existentiels de Louise n’est pas « drôle », « espiègle », « comique », « cocasse » ou « amusante » – c’est « fantasque »). J’ai aussi pris l’habitude de classer ces trois mots par ordre d’importance : le premier est le moins significatif, quand le troisième est celui qui capture au plus près le mystère d’une personnalité (pour Louise, c’est bien sûr le fait qu’elle soit franche).\nL’exercice est vertigineux, car même deux personnes qui se ressemblent beaucoup à première vue (socialement, de caractère) ne partagent jamais les trois mêmes mots existentiels. Par exemple, tous les hommes dont j’ai été amoureuse correspondent à un même type, et pourtant ils n’ont aucun mot en commun. Adrien était affectueux, égoïste et peu sûr de lui (il existe un adjectif en anglais pour le dire, insecure – la langue française manque donc d’un mot précieux pour saisir Adrien). Antoine était fier, désabusé et esthète. Arnaud était passionné, humaniste et créatif.\nIl m’a fallu quatre ans pour trouver les trois mots existentiels de mon mari. Pour sentir qu’en trois adjectifs j’arrivais à faire le tour de lui sans angle mort. Mon mari est donc charismatique, introverti et contradictoire. Il a également beaucoup d’humour et il est doté d’une générosité hors du commun, mais ça ne compte pas : ce n’est pas ce qui fait que mon mari est mon mari. Il serait la même personne sans son humour ou sans sa générosité, mais pas sans son charisme, son introversion et, bien sûr, sans ses contradictions.\nSon charisme s’est imposé à moi dès notre première rencontre. Sous le terme « charisme » se cachent en réalité des milliers de micro-impressions que mon mari sème partout où il se trouve : une aura, une assurance, une allure, une manière de parler et de se tenir, une décontraction apparente, une confiance en lui et en sa beauté. Il capte. Il attire. Il retient.\nEn revanche, j’ai mis plus longtemps à repérer son introversion, parce que mon mari a de nombreux amis et qu’il aime s’entourer. Il n’est pas timide non plus. Mais j’ai fini par comprendre que c’est seul qu’il recharge ses batteries. Pour prendre une décision importante ou pour digérer une annonce imprévue, il a besoin de solitude. Dans les moments charnières, il exerce un subtil mouvement de repli vers l’intérieur – quand une personne extravertie se tourne instinctivement vers les autres (c’est le cas de Louise par exemple), lui rentre en lui-même (et m’échappe par la même occasion).\nMon mari est charismatique et introverti, mais c’est la contradiction qui le caractérise le plus. Des trois, c’est le terme qui m’a donné le plus de mal, la part de lui qui m’a échappé le plus longtemps. Mais une fois trouvé, c’est aussi le mot qui m’a donné le plus de satisfaction. La certitude, enfin, que je connaissais l’homme qui partageait ma vie.\nLa contradiction, c’est la coexistence de deux réalités contraires et incompatibles. Mon mari en est pétri, constitué de routes sur lesquelles on s’engage à contresens et de fleuves dans lesquels on nage à contre-courant. Il est serein et profondément anxieux – sa sérénité et son anxiété sont aussi vraies l’une que l’autre, elles cohabitent. Il a envie de liberté mais rêve de vie de famille. Il admire autant qu’il méprise la réussite sociale et les brillantes carrières dans la finance à Londres. Il adore s’entourer mais il a besoin d’être seul. Il s’efforce de rencontrer du monde et de parler en public alors qu’il déteste être au centre de l’attention. Bref, c’est comme s’il était toujours en lutte contre sa nature profonde.\nPuisqu’il n’est jamais tout à fait à l’aise avec ses propres choix, mon mari envie les personnes qui se sont engagées dans les vies que lui n’a pas choisies. Les contradictions qui le traversent créent en lui un terreau fertile à la jalousie – je me suis même demandé un moment si son troisième mot existentiel tournait autour de sa nature envieuse, mais je confondais le symptôme et la cause. L’ambivalence de mon mari au sujet de Nicolas en est un bon exemple. Sa liberté, son premier enfant à quarante ans, son duplex moderne en plein centre-ville, son poste haut placé dans la finance : mon mari les envie autant qu’il les méprise.\nJ’ai commis une fois l’erreur de demander à mon mari les trois mots qui me caractérisaient. Il a répondu sans trop d’hésitations : très belle, froide, amoureuse, observatrice.\n– Ça fait quatre ! ai-je protesté, ce n’est pas du jeu ! J’ai réagi sur le chiffre pour ne pas laisser percevoir mon trouble sur le fond. Amoureuse de toi ? Bien sûr que je le suis ! Nous sommes mariés je te rappelle, ai-je repris, l’air faussement détaché.\n– Non, pas amoureuse de moi, mais amoureuse. Une amoureuse de l’amour, a corrigé mon mari.\n– Je ne suis pas une amoureuse de l’amour ! Ça impliquerait que j’aime l’idée d’être amoureuse plus que je ne t’aime toi, ce qui n’est pas vrai.\nJe me suis défendue bec et ongles, j’ai argumenté avec efficacité, ce qui n’a pas manqué de le faire sourire :\n– Tu es trop piquée au vif pour qu’il n’y ait pas un fond de vérité, tu ne crois pas ?\nJ’ai détesté ce jeu.\nDe mes matinées au tennis, le café avec Lucie est peut-être le moment que je préfère. C’est en tout cas celui que j’aime le plus prolonger. Car à cette heure-là, et pour la première fois de la semaine, c’est mon mari qui m’attend et non l’inverse. Aux alentours de midi, il est à la maison avec les enfants. Puis c’est le bruit de la portière de ma voiture qui claque, ce sont mes pas qui annoncent mon retour dans l’allée fleurie, c’est le bruit de ma clef dans la serrure : c’est moi qui fais mon apparition dans l’entrée pendant que le repas finit d’être préparé, mes affaires de tennis sur le dos. Son attente de moi est importante, alors je la crée artificiellement en allant sur le court tous les samedis et en commandant un second café au comptoir sans en avoir vraiment envie.\nJe n’aime pas particulièrement le tennis, et me lever le samedi matin pour y aller me demande un effort certain. Mais je me motive en me rappelant que je vais faire autre chose que penser à mon mari (est-ce vraiment le cas ?) et, surtout, que je vais sortir de son champ de vision. Pour une fois, je serai inaccessible et occupée. Je pourrai ainsi réapparaître quelques heures plus tard, très légèrement nouvelle (j’aurai vécu une expérience sans lui), le corps dur et douché (de tous mes corps, c’est celui qu’il préfère).\nAller au tennis, rester au lycée corriger des copies, dîner avec des amies en ville, faire semblant de dormir quand il rentre tard le soir : dans toutes ces absences, j’espère lui manquer. Pourtant, je sais que j’ai perdu depuis longtemps le bénéfice de la nouveauté. Il ne me regardera plus jamais comme une inconnue qui entre dans un bar ou comme la femme d’un autre. Mais je ne comprendrai sans doute jamais pourquoi la même chose n’est pas vraie pour moi. Pourquoi je n’ai jamais cessé d’observer mon mari de loin, avec la distance nécessaire et suffisante pour pouvoir l’admirer.",
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