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  "text": "Cinq indices pour savoir s’il vous trompe, les trois choses à faire pour le rendre fou de vous, les dix secrets des couples qui durent : je m’arrête en priorité sur les articles aux titres prometteurs. Puisque je n’arrive plus à me concentrer sur ma traduction, autant mettre à profit le reste de ma journée. Et comme le vendredi est le jour de Vénus, la déesse de l’Amour, je consacre sans culpabiliser une partie de mon après-midi à mon apprentissage amoureux sur Internet.\nJe paie pour accéder à certains contenus. Je regarde attentivement plusieurs vidéos, parcours des listes de conseils et d’exercices dans des magazines féminins. Un test en ligne m’indique que mon mariage est en danger et que je dois rapidement me reprendre en main. À force, je vais bien finir par retenir quelques leçons : laisser beaucoup d’espace à mon mari, être distante pour cultiver le mystère, le rendre jaloux, ne pas lui confier ce que je ressens pour ne pas l’étouffer, ne pas l’encombrer avec un excès d’émotivité et de sentimentalisme, ne surtout pas me laisser aller physiquement.\nCe qui revient le plus souvent, c’est l’injonction au mystère : ne pas tout dévoiler. Les mots d’ordre sont : être froide, inaccessible et distante. Certes, il est plus facile pour moi de m’absenter maintenant que les enfants ont grandi. Mais la plupart du temps, je suis encore assignée à résidence. Au quotidien, je n’ai d’autre choix que d’être présente et disponible : je suis devant la grille pour aller chercher les enfants à l’école, dans leurs chambres pour vérifier leurs devoirs, dans la cuisine en train de préparer le repas, dans notre lit en train de dormir, chez mes beaux-parents le dimanche midi, près de mon téléphone pour savoir si je vais chercher les enfants au conservatoire ou si mon mari s’en charge. La vérité est là : je suis une femme facile d’accès. Pour des raisons logistiques évidentes, le comportement mystérieux qu’on me conseille d’adopter est difficile à tenir quand on est mariée avec deux enfants.\nÉvidemment, je diversifie mes sources : magazines féminins, psychologie, études statistiques, astrologie, astronomie, philosophie politique, développement personnel, stylisme, sciences cognitives, histoire, décoration, sociologie, jardinage, anthropologie, géographie – je m’intéresse à tout ce qui peut m’être utile dans la conduite de ma vie amoureuse.\nCe carnet vert d’apprentissage amoureux n’est pas mon unique carnet. J’en ai de nombreux auxquels je tiens beaucoup, dont chacun a sa fonction. Il y a quelques années, j’ai par exemple commencé à tenir un carnet musical. La musique que mon mari écoute me donnant de sérieux indices sur son état d’esprit, j’ai décidé de répertorier minutieusement toutes ces données. Par exemple, quand il fredonne de la chanson française, cela signifie qu’il est de bonne humeur ; sa consommation de chanson française est également corrélée à son niveau d’excitation sexuelle. La musique brésilienne témoigne du fait qu’il est calme et serein. Au contraire, quand il écoute de la pop, c’est rarement bienveillant : il devient froid et distant, et les paroles sont souvent des attaques personnelles.\nTenir des carnets me rassure et m’aide à garder le contrôle. Je consulte mon carnet d’apprentissage amoureux dans les moments de doute. Avant mon rendez-vous avec Maxime hier, les phrases inspirantes sur l’amour qui dure m’ont donné le courage d’aller le retrouver. Je savais que je trompais mon mari pour les bonnes raisons (avoir un amant contribue à me rendre inaccessible et mystérieuse). Je savais que j’allais dans la bonne direction.\nBien sûr, ce carnet me rappelle aussi douloureusement mon statut d’éternelle débutante. Bien sûr que c’est aussi un constat d’échec. Dresser une liste de règles à suivre pour que l’homme qui partage ma vie reste amoureux de moi m’attriste. Pourquoi suis-je condamnée à l’inexpérience des premières relations à quarante ans ?\nEn amour, je n’ai jamais rien appris. Depuis l’adolescence, je répète le même schéma : j’aime tellement fort que je me consume dans mon propre amour (en analyses, en jalousie, en doutes) – si bien que lorsque je suis amoureuse, je finis toujours par être un peu éteinte. Quand j’aime, je deviens sévère, triste, intolérante. J’installe une ombre de gravité sur mes amours. J’aime et je veux être aimée avec tellement de sérieux que cet amour devient vite épuisant (pour moi, pour l’autre). Bref, j’ai l’amour malheureux.\nAdrien, Antoine, Arnaud : mon envie d’aimer a toujours été si grande qu’à quelque objet que je l’attachais, j’aimais avec la même intensité. Pour me consoler de l’un je passais dans les bras de l’autre, incapable d’être seule. Seule ma dépendance à l’amour, plutôt qu’à l’un ou à l’autre de ces garçons, était une constante.\nMon besoin inépuisable d’amour a suscité chez eux des réactions opposées. Pour certains, il était vécu comme une preuve excessive mais rassurante d’attachement. Pour d’autres, c’était plutôt une responsabilité effrayante et culpabilisante. Mais dans tous les cas, mes histoires d’amour se soldaient par des échecs. Alors quand j’ai rencontré mon mari, ce parfait husband material, j’ai décidé de ne rien laisser paraître de ma dépendance. Je venais d’avoir vingt-cinq ans, je ne pouvais plus me permettre de tout gâcher en exprimant trop clairement mes intentions (trouver l’homme de ma vie). Aujourd’hui j’ai appris à le cacher, je sais mieux faire semblant, mais au fond il n’y a qu’une seule chose capable de me faire sortir de mon lit à toute heure du jour et de la nuit : l’amour. Je n’ai jamais réussi à diversifier mes centres d’intérêt.\nCe schéma amoureux m’a condamnée à mêler l’amour aux larmes. Même le jour de mon mariage, je n’y ai pas échappé. J’ai dû m’éloigner dans les vignes pour pleurer en plein milieu de la soirée. Je me souviens que la musique et les lumières de la piste de danse ont rapidement laissé place au silence et à l’obscurité. Sous mes doigts, des grains de raisin verts translucides. Ma mère avait dû me voir quitter la soirée, car elle était tout à coup derrière moi. Elle n’a pas eu l’air surprise par les deux larmes transparentes sur mes joues, peut-être parce qu’il est socialement admis qu’une mariée pleure le jour de son mariage (un trop-plein d’émotions positives, je suppose). Mais ses mots n’allèrent pas dans ce sens :\n– Tu as l’amour triste toi, tu es comme ta mère, m’a-t-elle murmuré en me prenant dans ses bras avec autant de tendresse que le monde en contient.\nMariée depuis à peine quelques heures, mon amour pour mon mari m’était déjà douloureux, et j’apprenais, comme Phèdre, que ce mal était peut-être héréditaire.",
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