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  "text": "Cette fois encore je n’y échapperai pas. Au moment où je cherche à m’endormir, tout mon corps se met à me démanger ; c’est comme un insecte qui se déplace plus vite que mes ongles sur ma peau. Depuis que j’ai rencontré mon mari, j’ai du mal à m’endormir. Mon amour n’est jamais aussi anxieux qu’au moment où je cherche le sommeil. Je pensais pourtant que le mariage serait le plus puissant somnifère : je m’imaginais déjà rayonnante en jeune mariée comblée, m’endormant en quelques minutes le soir, pleine d’une sérénité nouvelle, le teint éclatant (semblable dans mon imagination à celui des femmes enceintes, mais pour cela aussi je m’étais trompée). J’avais fondé de grands espoirs en cette union, pensant qu’elle effacerait toutes mes peurs, en particulier mes angoisses nocturnes. Je pensais que cet engagement viendrait enfin confirmer l’amour de mon mari pour moi, l’authentifier pour de bon, comme un bijoutier affirmerait en examinant un collier : « Oui madame, je suis formel, c’est bien de l’or. »\nEn réalité, me marier ne m’a pas apaisée. Je me suis rendu compte à l’instant même où nous nous sommes dit oui que mon mari pouvait toujours divorcer et partir. J’ai alors espéré qu’il se décide à acheter une maison avec moi, puis qu’il souhaite me faire un enfant – certaine que ces actes seraient plus solides qu’un contrat signé à la mairie ou qu’une promesse faite devant Dieu. J’ai commencé à attendre constamment l’étape suivante. J’ai découvert un monde de preuves d’amour : avec de l’engagement partout mais de l’amour nulle part. Et quinze ans après notre première rencontre, je dors toujours aussi mal.\nExcepté mes démangeaisons inexpliquées et ma passion dévorante pour mon mari, ma vie est parfaitement normale. Rien ne déborde. Aucune incohérence, aucune manie, aucun indice flagrant qui puisse témoigner d’un trouble de la personnalité. Je mange équilibré, je ne suis pas une mère angoissée pour ses enfants, je n’ai pas de problème pour jouir lors de mes rapports sexuels, je ne suis pas hypocondriaque. Mes amis m’adorent, mes collègues m’apprécient, je n’ai aucun fétiche sexuel particulier, je n’ai pas peur d’être seule chez moi le soir, j’ai pardonné leurs erreurs à mes parents, je suis proche de mes sœurs, je ne suis pas envieuse, je ne suis pas distraite, je n’ai pas de problème avec l’alcool et je ne fume que très occasionnellement. Mais je suis folle amoureuse de mon mari et tout mon corps se met à me démanger dans mon lit le soir.\nPour me calmer, je commence par me répéter à voix basse le prénom de mon mari, trois ou quatre fois comme une courte prière. Comme ça ne suffit pas, je choisis une question. C’est un exercice mental que je pratique depuis l’enfance. Les questions ont évolué au fil du temps, mais le procédé est resté le même : trouver une question, et chercher la réponse jusqu’à sombrer.\nPetite fille, je me demandais par exemple : si je devais faire la liste de mes cinq copines préférées, qui serait dans le classement et dans quel ordre ? Si je pouvais échanger ma maman avec une autre maman, qui est-ce que je choisirais ?\nAdolescente, je me plongeais dans d’autres scénarios : si je pouvais acheter tout ce que je voulais pendant une journée, dans quels magasins j’irais ? Si je pouvais changer trois éléments de mon physique et les prendre à trois autres filles, avec qui est-ce que je déciderais d’échanger mon nez ou mes fesses ?\nJeune femme, mes questionnements ont continué : si je pouvais vivre dans la maison de mes rêves, à quoi ressemblerait-elle ? Puis, chaque soir, j’imaginais une pièce différente : la cuisine, le salon, la salle de bains, la chambre… Jusqu’à construire intégralement en pensée un lieu parfait. Je réfléchissais aussi beaucoup à celui qui deviendrait un jour l’homme de ma vie. Le soir dans mon lit, je dressais son portrait : serait-il plutôt brun ou blond ? Et si je devais choisir un métier pour ce futur mari, lequel serait-il ? Acteur ou ingénieur ? Médecin ou musicien ?\nEn ce moment, il y a plusieurs questions que j’utilise le soir pour m’endormir : si je me réveillais demain à l’âge de dix ans en sachant tout ce que je sais aujourd’hui, qu’est-ce que je ferais différemment ? Et si je pouvais posséder un seul pouvoir magique ?\nCertitude : si je me réveillais demain matin dans la vie de la petite fille que j’étais à dix ans, je ferais de longues études scientifiques pour devenir astrophysicienne ou cosmonaute, j’apprendrais le latin et le grec, je deviendrais championne d’escrime. Et surtout : pas d’amoureux à l’école, aucun petit copain à l’adolescence, aucune histoire d’amour avant de me marier. Je ne perdrais plus une minute à être amoureuse.\nEt ce soir, je me dis que si je pouvais avoir un seul pouvoir magique je choisirais celui de contrôler les rêves. Je pourrais imaginer les pires cauchemars pour les personnes qui me menacent, m’immiscer dans les songes de mon mari pour le faire rêver de moi chaque nuit. Je placerais dans son inconscient la terreur de me perdre ; je construirais un monde où je le quitte pour un autre et où il en meurt de chagrin. Je lui représenterais mon corps sublimé pour qu’il ne cesse jamais d’avoir envie de moi. Je lui ferais voir notre maison sous son meilleur jour pour lui donner envie d’y rester. Je déposerais dans chacune de ses nuits les plus belles images de nous pour qu’il continue de m’aimer.\nMais je n’ai pas ce pouvoir. Alors ce soir, je lui parle pendant qu’il est endormi. Je me penche près de son oreille pour lui chuchoter qu’il ne pourrait pas vivre sans moi. Je sais au bruit de sa respiration qu’il dort, je reconnais son visage fermé par le sommeil. Pourtant, je sais que lorsqu’il se réveillera mes paroles auront infusé. C’est semblable à ce qui arrive lorsqu’un nourrisson entend ses parents se disputer ou s’aimer : il est dans son berceau, il ne voit pas plus loin que le bout de son nez, mais les discussions au loin se gravent quelque part en lui.\nLa respiration de mon mari ressemble à présent au bruit de la mer : les vagues de son souffle gonflent, s’éloignent et reviennent. Ses soupirs imitent et dessinent devant moi l’horizon pendant que je continue à lui chuchoter ses rêves qui sont aussi les miens et dont seule la nuit est témoin.",
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