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  "text": "Je n’ai qu’une amie proche, Lucie. Nos filles sont inséparables depuis leur entrée à l’école, ce qui nous a rapprochées. Mon mari m’a toujours suffi, je n’avais pas besoin d’une amie, mais c’est arrivé comme ça. À l’origine, j’étais même plutôt opposée à l’idée. Je n’ai jamais su comment m’y prendre pour développer une amitié avec une femme, je n’allais pas m’y aventurer à quarante ans. Mais comme mon mari s’entendait bien avec le mari de Lucie, on a commencé à se fréquenter tous les quatre. Depuis un an, Lucie et moi nous retrouvons même tous les samedis pour jouer au tennis.\nSi Lucie est devenue une amie, elle n’est pas pour autant une confidente (si je suis Phèdre, elle n’a rien d’Œnone). Le fait qu’elle connaisse mon mari rend toute discussion sincère à son sujet impossible. Car comme tous ceux qui le côtoient, elle me répète souvent que j’ai trouvé la perle rare et épousé le prince charmant.\nQuand Lucie me parle de ses difficultés avec son mari Pierre, elle ponctue ses confidences par de courtes affirmations dont le sous-entendu me met mal à l’aise : « Mais toi tu ne peux pas comprendre, tu n’as pas ce genre de problèmes avec ton mari », ou encore : « Toi, ton mari ne ferait jamais une chose pareille ». Elle a l’air de le savoir : mon mari est différent du sien. Et même : mon mari est différent de tous les autres maris. Elle est si sûre d’elle que je n’ai jamais osé la contredire ni lui demander ce qu’elle entendait par là.\nDepuis que j’ai rencontré mon mari, mes parents, mes sœurs, mes collègues n’ont cessé de commenter mon bonheur. Ils l’affirment tous avec assurance : « Tu en as de la chance ». On me dit que j’ai de la chance comme si j’avais gagné mon mari au loto. On se comporte avec moi comme si j’avais déjoué les statistiques et les probabilités en l’épousant. En d’autres termes, on suggère qu’il aurait pu trouver mieux.\nC’est vrai. Le travail de mon mari est plus prestigieux que le mien, ses diplômes sont impressionnants, il a grandi dans une famille bourgeoise, il joue mieux au tennis que moi et il est bel homme. Pour ma part, je viens d’un milieu modeste, j’ai grandi dans un quartier populaire, je suis professeure d’anglais au lycée. Je parle et traduis une langue que presque tout le monde comprend (ce n’est pas le russe ou le persan, l’anglais ne fascine personne). Il n’y a vraiment pas de quoi briller en société. Heureusement que je suis très belle.\nMon mari aurait certainement pu faire un meilleur mariage (ma beauté ne durera pas éternellement). Cependant, je suis gênée que ce déséquilibre soit aussi évident aux yeux de tous. Je suis surtout gênée que l’on puisse en parler librement, qu’il soit socialement acceptable de m’en faire part et de me dire sans aucun embarras « Tu en as de la chance ». À ma connaissance, personne n’a jamais dit à mon mari qu’il avait « de la chance » de m’avoir lui aussi.\nC’est cette inégalité entre mon mari et moi qui m’empêche de me confier à Lucie. Elle me répondrait sans doute que je me fais du souci pour rien, que mon mari est fidèle et qu’il m’aime, que c’est un mari et un père formidable. Elle me rappellerait que j’ai tout pour moi (autre expression que mes proches s’empressent d’utiliser pour qualifier ma vie). Bref, elle me dirait qu’elle ne voit pas où est le problème.\nJe n’ai parlé de ma situation avec mon mari qu’une seule fois. C’était il y a quatre ans, lors de vacances à la montagne. J’avais sympathisé avec une Italienne qui logeait dans le même hôtel que nous avec son mari et son fils. C’était son premier séjour dans la station et je savais que je ne la reverrais sans doute jamais. Ce matin-là, nous nous étions donné rendez-vous à la piscine de l’hôtel. Assises au bord du bassin, les jambes dans l’eau jusqu’aux genoux, nous regardions droit devant nous comme si nous étions en train de surveiller la baignade de nos enfants alors que nous étions seules devant une piscine encore vide. En face de nous, derrière la large baie vitrée, les premiers skieurs descendaient les pistes en formant de jolies courbes sur les montagnes enneigées. Je me suis confiée à elle sans jamais croiser son regard. Elle n’a pas dit un mot et m’a laissée finir. Elle regardait droit devant elle en balançant ses deux pieds dans l’eau. J’ai prié pour qu’elle ne me réponde pas des phrases toutes faites. Surtout pas des paroles consolantes ou de la fausse compassion. Je voulais qu’on me dise quoi faire. Après quelques minutes, elle a prononcé ces paroles que je n’ai pas oubliées : « Je pense que tu te trompes sur toute la ligne. Tu ne t’es jamais dit que ton mari t’aimait plus que toi tu l’aimes ? Tu dis que tu es folle amoureuse de lui, mais ne crois-tu pas que c’est lui le véritable amoureux ? De vous deux, c’est le seul dont l’amour ait dépassé l’amour passionnel des débuts. Toi, tu vis encore dans cette phase d’obsession qui ne dure normalement que les premiers mois d’une relation. Tu ne lui fais même pas confiance, c’est comme si vous n’aviez rien construit ensemble. Alors ce n’est peut-être pas comme tu le voudrais, mais tu l’as dit toi-même : ton mari te soutient, te connaît, te respecte et t’aime. Je pense que tu as tort sur toute la ligne. C’est ton mari, l’amoureux. Pas toi. Toi, tu ne l’aimes pas vraiment. »\nSes paroles flottaient au-dessus de la piscine vide. Je n’ai rien répondu. Je me suis levée et j’ai plongé dans le bassin. Comment pouvait-elle affirmer que je n’aimais pas mon mari alors que mon problème était précisément que je l’aimais trop ? Je me suis promis de ne plus jamais me confier à quelqu’un.\nPourtant, quelque chose sonnait juste dans ses mots. C’est peut-être ce qui m’a autant blessée. Ils faisaient aussi étrangement écho au deuxième segment de ma citation préférée de Marguerite Duras : « Je n’ai jamais aimé, croyant aimer. » Je me demande même si elle n’a pas prononcé ces mots tels quels, dans l’ordre : « Tu n’as jamais aimé ton mari, croyant l’aimer. » Est-ce qu’elle aussi avait lu L’Amant ? Je n’ai pas osé lui poser la question.\nNous n’en avons plus reparlé jusqu’à la fin des vacances. Mais lors de notre dernière soirée à la station, j’ai cru l’apercevoir en train de chuchoter quelque chose à l’oreille de mon mari.",
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