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  "text": "Quand je rejoins mon mari dans la chambre, j’ouvre la fenêtre comme pour agrandir l’espace entre nous. Je lui demande si, pour une fois, nous ne pourrions pas laisser les volets ouverts. Il refuse. La lumière et le bruit de la rue l’empêchent de dormir. Surtout, il ne comprend pas cette soudaine remise en question de ce qui s’est instauré comme une évidence entre nous depuis des années : nous dormons les volets fermés.\nJe lui ai donné une occasion de se rattraper pour la clémentine, de prouver qu’il est capable de faire un effort, qu’il n’est pas étranger aux compromis. Il n’a pas saisi cette chance. Tant pis pour lui. Je me retiens de lui dire que je l’ai vu continuer à dormir ce matin alors qu’un rayon de soleil venait de se poser sur lui. Si seulement j’avais le courage de le confondre : « Je sais que ce n’est pas vrai, mon chéri, tu dormais parfaitement bien avec les rideaux ouverts – épargnons-nous un mensonge aussi absurde, c’est ridicule. »\nAssise au bord du lit, j’essaie de rester immobile, quand tout à coup deux larmes font le tour de mon visage pour se rejoindre en dessous de mon menton. Elles tracent un chemin transparent en forme de cœur depuis mes yeux en passant par mes joues.\nIl existe deux sortes de larmes que j’ai réussi à distinguer au fil des années. D’abord, les larmes de frustration ou de rage. Des larmes violentes, sévères, de couleur rouge. Elles ne coulent pas, elles jaillissent. Il est facile de les reconnaître car elles laissent derrière elles des visages bouffis et des yeux gonflés. Ce sont les larmes qui me viennent quand les enfants sont chez leurs grands-parents pendant les vacances scolaires, que j’ai préparé le dîner, que je me suis préparée, et que mon mari appelle pour me dire qu’il rentrera tard à cause d’un dossier urgent à finir au travail. Je raccroche et je pleure de rage. Je déteste m’habiller pour rien.\nEt il y a, comme ce soir, les larmes de tristesse. Elles ne coulent pas non plus, elles débordent. Après plusieurs jours de tristesse continue et diffuse, elles se mettent à glisser le long du visage en silence, les unes après les autres. Ce sont des larmes glacées, peu nombreuses et que j’imagine d’un bleu très clair, presque transparent. Elles jouent un rôle de bouclier : ces larmes protectrices déposent un pansement mouillé sur la joue. Il suffit ensuite de les effacer d’un revers de la main.\nJ’ai à peine séché mes deux larmes transparentes que j’entends la respiration de mon mari ralentir. Comment peut-il trouver le sommeil après ce qu’il m’a fait ce soir ? Il met dans son sommeil une énergie et une bonne volonté que je rêverais de le voir mettre dans notre couple.\nPendant que mon mari s’endort avec une facilité révoltante, je vois notre mariage défiler devant mes yeux. À cet instant, j’en suis intimement persuadée : c’est fini. Notre couple n’est plus le lieu d’aucun amour. Après quinze ans de vie commune, je crois que je mérite autre chose que d’être comparée à une vulgaire clémentine. Mon mari va me quitter. Toutes les images du film sont déjà là : les papiers du divorce que je signe sur un coin de table les yeux rougis par les larmes, mon déménagement dans un deux-pièces minuscule et sombre, l’impossibilité de retrouver un homme passé quarante ans, les soirées à m’occuper seule d’enfants dont je n’ai jamais voulu.\nIl faut que je sorte du lit. Tremblante, je bois un verre d’eau dans la cuisine. J’enlève mon solitaire que je dépose dans l’entrée, à côté du pot en céramique où nos clefs dorment enlacées. La bague bien en évidence sur le meuble en bois, l’objectif est clair : le faire réagir.\nQuand je trouve enfin une position confortable dans le lit, tout mon corps se met à me démanger. C’est tous les soirs la même chose. Au moment de m’endormir, mon corps me démange : la tête, les cuisses, les coudes, la nuque, le ventre. J’ai consulté des médecins, un dermatologue, un homéopathe. J’ai cherché à traiter un problème de peau ou de transpiration. J’ai envisagé la présence de punaises de lit. J’ai fait vérifier le taux d’humidité dans la chambre. J’ai changé cent fois de lessive, pensant être allergique à un parfum ou à un composant.\nMon corps me démange, je tente de penser à autre chose. Mais une question m’obsède : pourquoi la clémentine ? Si seulement je pouvais revivre ce dîner, réécouter le déroulement de la soirée pour comprendre comment on a pu en arriver là. Je sais qu’on est mardi, le jour des conflits, mais la clémentine reste une déclaration de guerre particulièrement véhémente.\nLe temps passe mais je n’ai aucune idée de l’heure puisque les volets clos et les rideaux tirés m’empêchent d’apercevoir le jour qui paraîtra bientôt. Je suis à la fois exténuée et incapable de dormir. Pendant ce temps-là, mon mari continue à profiter d’un sommeil égoïste. À cet instant précis, je le déteste. Je n’ai plus d’autre solution. Je pousse un cri en simulant un cauchemar. Il se réveille en sursaut. Je bredouille d’une voix faussement ensommeillée que je suis désolée, un mauvais rêve, et je me retourne de mon côté du lit. J’espère que mon mari n’arrivera pas à se rendormir et que son insomnie lui laissera tout le temps nécessaire pour réfléchir à sa trahison. C’est important qu’il s’interroge : comment a-t-il pu réduire sa propre femme au rang de vulgaire clémentine ? Et pourquoi pas une banane ?",
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