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  "text": "Depuis mon bureau, j’observe les allées et venues. Dans notre banlieue résidentielle, les voitures partent et reviennent avec la régularité des marées : une vague de départs à 8 heures, une vague inverse à 20 h 30 (comme en bord de mer, il faut compter 12 heures et 25 minutes pour un cycle complet). Je suis l’une des seules à contretemps avec mon mi-temps au lycée et mes traductions qui me font travailler chez moi.\nNous habitons à une demi-heure du centre-ville : des maisons années 1930, des jardins bien entretenus à l’abri des regards, des arbres fruitiers et des balançoires qu’on imagine derrière les immenses portails. Pendant mon enfance, ce fut aussi un rêve inaccessible que je touchais du doigt les mercredis où je quittais ma barre d’immeubles pour aller jouer chez mes copines pavillonnaires.\nAujourd’hui, je vis dans la plus belle maison du quartier. En toute objectivité, c’est celle dont la façade a le plus de charme et dont les arbres donnent le plus de fruits (j’ai lu dans un magazine de décoration que ce sont les arbres qui donnent à un lieu son caractère). J’aime ses pierres meulières, ses volets verts porte-bonheur, sa boîte aux lettres, son allée fleurie, le rosier grimpant qui encadre le seuil (j’ai lu dans ce même magazine que ses fleurs blanches suffisent à elles seules à embaumer tout un jardin).\nÀ l’intérieur, j’aime le parquet qui craque, l’escalier qui grince, le premier étage avec notre chambre et la salle de bains, puis le second, avec les chambres des enfants et mon bureau : la disposition idéale.\nMais sans conteste, ma pièce préférée est l’entrée. Chaque soir s’y joue la grande cérémonie du retour du travail : mon mari ouvre la porte, dépose ses clefs et le courrier (il insiste toujours pour s’en occuper), me tend la baguette de pain, m’embrasse sur le front ou la joue (rarement sur la bouche). Nous avions besoin pour cette scène importante d’un très joli décor. C’est la raison pour laquelle j’ai conçu cet espace avec soin : un miroir sculpté acheté une fortune, une belle céramique pour nos clefs, nos photos de famille encadrées les unes au-dessus des autres. C’est la première pièce que mon mari découvre en arrivant, il est normal d’y apporter une attention particulière. Autrement, je ne pourrai m’en prendre qu’à moi-même si mon mari cesse un jour de vouloir rentrer chez nous.\nL’entrée dessert les autres pièces du rez-de-chaussée : un salon étroit, une cuisine minuscule mais qui donne sur le jardin. Je ne suis pas adepte des volumes trop ouverts qui m’oppressent, je suis plus à l’aise dans ces espaces biscornus pour lesquels j’ai fait réaliser des meubles sur mesure. J’ai gardé intactes la cheminée en marbre Art déco et les moulures au plafond aux guirlandes compliquées. Je les regarde souvent quand je suis allongée sur mon canapé en me disant que c’est peut-être une personne de ma famille qui les a faites ; mon arrière-grand-père et mon grand-père étaient artisans peintres, et j’ai appris il y a quelques années qu’ils s’étaient spécialisés dans la réalisation de moulures en plâtre.\nNous avons emménagé dans cette maison quelques mois avant que je commence à travailler comme traductrice. Un collègue du lycée m’avait proposé d’assurer à sa place la traduction d’un texte qu’il ne pourrait pas terminer à temps – un livre de vulgarisation sur la révolution copernicienne. Ce n’était pas mon domaine d’expertise, je connaissais assez peu la période historique, mais j’ai accepté. Depuis, cet éditeur me confie souvent des traductions : des nouvelles, un recueil de poèmes, un polar qui a connu un certain retentissement, des livres sur l’histoire des sciences.\nEn ce moment, je m’attaque au premier roman d’une jeune autrice irlandaise à succès. Il n’est pas particulièrement difficile à traduire, mais je dois avouer que son titre m’échappe encore : Waiting for the day to come… « En attendant que le jour arrive » ? « Dans l’attente du jour à venir » ? Ce titre me résiste. Je n’arrive pas à en restituer la poésie ni à en retranscrire le sens concret. L’héroïne n’attend pas seulement la venue d’une époque nouvelle, d’un changement des mentalités. En réalité, elle attend aussi que le jour se lève. Il lui faut traverser la nuit et tenir jusqu’à l’aube. Seuls les premiers rayons du soleil lui assureront le salut. En plus, il y a une impatience que je n’arrive pas à rendre – une imminence, même. À la lecture, il est évident que le jour est sur le point de se lever. Waiting for the day to come… Et puis, que faire de ces points de suspension ?\nLe reste du roman ne présente pas de difficultés majeures. J’ai procédé comme d’habitude. J’ai commencé par me familiariser avec la structure de la pensée de l’autrice. J’ai découvert ses expressions préférées, la manière dont elle aime commencer ses phrases, les répétitions qu’elle n’arrive pas à réprimer, les tournures qu’elle affectionne. Je suis entrée dans sa tête, je me suis approprié ses raisonnements jusqu’à en révéler la mécanique d’ensemble. Après plusieurs mois de travail, je peux enfin dire que j’ai adopté ses mimiques et sa voix.\nC’est à cette étape que je peux savourer toutes les subtilités de cette langue peu technique, mais très émotive. L’anglais est simpliste : pas de déclinaisons à mémoriser, pas d’adjectifs à accorder. Pourtant, c’est une langue à reliefs, irrégulière et changeante : une grammaire rudimentaire, mais des expressions qui sonnent à l’oreille et un accent impossible à imiter. Vous pouvez éliminer les fautes de syntaxe, étoffer votre vocabulaire, adopter les tics de langage, l’anglais aura systématiquement une longueur d’avance sur vous. Parfois je me demande pourquoi je n’ai pas choisi une langue logique et prévisible comme l’allemand – avec l’anglais je dois renoncer à tout contrôler, ce qui m’agace parfois, me frustre aussi, souvent ; mais c’est ce qui explique peut-être pourquoi je ne me suis jamais lassée.\nOn m’a déjà demandé si mon travail en tant que traductrice m’avait donné envie d’écrire à mon tour. La réponse a toujours été la même : je ne me sens pas autrice. Quand je traduis, je ne suis qu’une interprète, et cet état de fait me convient parfaitement. Je n’ai rien à inventer, et cela tombe bien parce que je n’ai pas beaucoup d’imagination. Je préfère observer, analyser, déduire ; décortiquer un texte, en dévoiler les sous-entendus, en découvrir le ton implicite – être aux aguets, telle une enquêtrice à la recherche d’indices cachés. En plus, je repense souvent à Marguerite Duras : « Je n’ai jamais écrit, croyant le faire. » La suite de ma citation préférée contenait depuis toujours cet avertissement : attention, ne pense pas que tu écris, tu traduis.\nL’odeur de la pelouse trempée par l’averse monte jusqu’à mes fenêtres. Je voudrais qu’il ne cesse jamais de pleuvoir. Mon mari est au bureau, les enfants à l’école, je peux continuer à travailler sans être dérangée. Quand mon mari est à la maison, je perds toute capacité de concentration. Je sursaute au moindre bruit dans l’escalier. Dès que je l’entends s’approcher, j’enlève mes lunettes et éteins mon ordinateur. Je préférerais toujours qu’il me découvre plongée dans un épais manuel de linguistique ou absorbée par la traduction d’un obscur poème de Byron plutôt qu’en train de remplir les bulletins de notes de mes élèves sur le logiciel du lycée. Par précaution, j’ai également toujours un stylo plume à côté de moi au cas où mon mari entrerait dans la pièce où je travaille : il adore me voir écrire à la main.\nMon mari a toujours admiré la rigueur avec laquelle je note les mots dont j’ai besoin pour mes traductions dans des petits carnets thématiques. J’en possède une dizaine. Le carnet rouge pour les termes liés à la politique et aux débats de société, ou le bleu pour la nature (c’est le plus fourni, il contient notamment les noms des plantes grimpantes des jardins anglais et les différentes espèces de chênes). Ils sont tous glissés les uns à côté des autres sur l’étagère au-dessus de mon bureau, mais aujourd’hui je remarque que l’un d’eux a disparu. Je cherche partout mon carnet jaune contenant mon vocabulaire relatif à la médecine et à l’histoire des sciences, en vain.\nPour mes traductions, je m’aide aussi d’un carnet consacré au vocabulaire amoureux avec les mots qui disent la rencontre, le couple, la séparation, et toutes les variations du sentiment. Certaines expressions récurrentes dessinent l’imaginaire amoureux de la langue anglaise – et celui, en creux, de cette romancière irlandaise (difficile à vérifier, mais je l’imagine dévastée d’avoir perdu son premier amour par négligence, erreur dont elle pense devoir expier les conséquences toute sa vie). Par exemple, le let you go est omniprésent dans son livre. Du let you go dans la bouche de tous les personnages et décliné à toutes les situations : I shouldn’t have let you go, I will never let you go, don’t let me go, etc. L’expression s’utilise souvent sur le mode du regret : je m’en veux de t’avoir laissé partir, j’aurais dû te retenir. On pense que c’est notre faute si l’autre nous a quitté, qu’on aurait pu empêcher la rupture. Le let you go est plaisant, il a quelque chose de rassurant même. C’est une fiction à laquelle j’aimerais croire moi aussi. Plongée dans ma traduction, je me demande si cette expression difficile à traduire en français témoigne du fait que les anglophones aiment différemment de nous. Font-ils davantage d’efforts ? Pour eux, est-il possible de faire durer l’amour ? De ranimer un désir qui s’éteint ? Comment s’y prennent-ils ? Avec quelle chanson tendre, avec quelle tenue nouvelle, avec quel parfum irrésistible, avec quelles vacances aux antipodes parviennent-ils à retenir celui qui s’apprête à partir ?\nLe let you go concernera-t-il un jour mon mariage ? Comment nous prémunir contre ce mal anglais ? Même concentrée sur ma traduction, je ne m’étonne pas de penser à mon mari à chaque page. Tous les livres que je lis parlent de lui. Lors de ma première traduction sur la révolution copernicienne (le scandale : nous ne sommes pas le centre du monde, la Terre tourne autour du Soleil, exilée dans un Univers infini), je ne cessais de comparer cette découverte scientifique à ma vie sentimentale. Je me répétais, bouleversée, que cet effondrement de tous les repères de pensée, de tout ce qu’on a toujours tenu pour acquis, est exactement ce que je ressentirais si je devais vivre sans mon mari. Alors, je pourrais bien choisir des récits qui se déroulent à des époques lointaines ou dans des galaxies reculées : je serais toujours ramenée à lui par une description, une scène d’amour, un mot. Un ouvrage sur le jardinage ou sur l’Égypte antique me parlerait sans difficulté de mon mari.\nJe saisis le roman le plus volumineux de notre bibliothèque. Entre ses pages est glissée une lettre que je dépose sur mon bureau. L’enveloppe n’a pas été ouverte, je vérifie tous les mardis. Ces derniers mois, je l’ai cachée dans le tiroir de la commode, dans une boîte à chaussures, dans la corbeille en osier sous ma table de nuit – mais mon mari ne l’a jamais trouvée. La pluie s’arrête. Elle aussi m’abandonne. Je me fais un thé et m’installe dans le fauteuil du salon – à cette place et à cette heure de la journée, la lumière y est idéale pour lire. J’ouvre L’Amant que j’ai fait exprès de laisser en évidence sur la table basse. Mon mari va-t-il y prêter attention cette fois ? Relever les indices que je sème sur son passage ? Incapable d’en lire une ligne hier soir, je me laisse cette fois captiver par ce roman qui fait passer plus vite mon milieu d’après-midi et aspire sans effort les heures suivantes.",
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