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  "text": "Comme tous les lundis, mon mari est à la piscine après le travail. Et comme tous les lundis, je cuisine plus nerveusement que les autres soirs. Je suis agitée, je manque de patience avec les enfants, je me coupe en préparant l’entrée, je fais trop cuire la viande.\nQuand mon mari est absent, la maison résonne comme un piano dont la sourdine est enclenchée : le son en sort feutré, notre vie de famille perd en variations et en intensité. C’est comme si quelqu’un avait déposé un immense couvercle sur notre toit.\nJ’allume la lumière du porche, puis celles de la cuisine et du salon. Depuis la rue, notre maison ressemble à une boutique de souvenirs qui brille dans l’obscurité. C’est le spectacle accueillant que mon mari doit découvrir à son retour.\nUne fois les enfants couchés, je regarde un moment la télévision, mais je ne vois que des femmes qui attendent comme moi. Elles mangent un yaourt, conduisent une voiture ou se parfument, mais ce qui me saute aux yeux, c’est ce qui se passe hors cadre : ce sont toutes des femmes qui attendent un homme. Elles sont souriantes, elles ont l’air actives et occupées, mais en réalité elles tournent en rond. Je me demande si je suis la seule à percevoir cette salle d’attente universelle.\nC’est l’heure. Mon mari ne va plus tarder à rentrer. Je parcours la bibliothèque à la recherche d’un roman pour me donner une contenance. Je ne veux pas qu’il me retrouve en train de l’attendre derrière un écran. Marguerite Duras sera parfaite pour ce soir.\nJ’ai lu L’Amant pour la première fois quand j’avais quinze ans et demi. Il ne m’en reste que quelques images : l’humidité, la sueur, les fluides, les persiennes, le Mékong, une fille de mon âge à laquelle je ne m’identifiais pas du tout (trop détachée et négative). Et puis, à quinze ans comme à quarante, le sexe sans sentiment ne m’a jamais beaucoup attirée. En revanche, une phrase m’est toujours restée, elle se termine ainsi : « Je n’ai jamais rien fait qu’attendre devant la porte fermée. » J’avais l’impression étrange de l’avoir déjà lue quelque part. Je l’ai d’abord soulignée au crayon à papier (je n’avais jamais écrit sur la page d’un livre, le geste m’a paru très grave). Puis, comme cela me semblait encore insuffisant, je l’ai recopiée dans un carnet. À dix-huit ans, j’ai envisagé de me la faire tatouer sur l’omoplate.\nDes années plus tard, j’ai su que cette phrase n’appartenait pas à mon passé mais à mon futur. Elle n’était pas une réminiscence, mais un programme : « Je n’ai jamais rien fait qu’attendre devant la porte fermée. »\nLes jambes négligemment repliées sous moi, mon livre ouvert au hasard, incapable de lire une ligne, une tasse de thé brûlant à portée de main, j’attends mon mari. La lumière du salon est trop agressive, j’allume une lampe et deux bougies – et je me remets vite en position. Depuis cette place sur le canapé, la porte se reflète dans le grand miroir de l’entrée. Je guette le moment où la poignée s’inclinera enfin.\nOn s’habitue à cette vision, un mari qui rentre du travail. On vit tant de fois cette scène qu’on ne la voit même plus. Notre attention se porte sur autre chose : l’heure du retour de plus en plus tardive au fil des promotions, une cuisson qu’on ne veut pas rater, les enfants qu’il faut border. On s’habitue, on regarde ailleurs. Moi, je continue à m’y préparer chaque soir.\n21 h 20. Je prends mon pouls au creux de mon poignet. Accélération du rythme cardiaque. Pression artérielle qui grimpe, état d’alerte. Un coup d’œil dans le miroir : mes pupilles sont dilatées. Je sentirais presque l’adrénaline se diffuser dans mon amygdale ; je la sentirais presque battre, cette petite amande dans mon cerveau, battre et diffuser sa chimie du stress. Je prends plusieurs respirations profondes pour ralentir artificiellement les battements de mon cœur.\n21 h 30. Mon mari est à l’heure. Les phares de sa voiture qui éclairent par fragments la maison annoncent son arrivée. La portière claque dans la rue (c’est le premier vrai signal du retour). La boîte aux lettres s’ouvre et se referme dans un son métallique (deuxième signal). Enfin, le bruit de sa clef dans la serrure (dernier signal, troisième coup frappé sur le plancher du théâtre avant le lever du rideau). 3, 2, 1. Mes conversations intérieures cessent. Seules restent, incontrôlables, les pulsations de mon cœur. La porte de la maison s’ouvre. La soirée peut commencer.",
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